Double vitesse

Marrakech avec ses palaces, ses restaurants branchés et ses villas
de rêve fait le bonheur de la jet set. Mais qu’en est-il de son petit peuple, celui-là  même qui lui donne sa force et sa sève ?
La périphérie l’aspire, il devient de plus en plus étranger chez lui.

Elle est assise sur un banc, seule. Son regard flotte dans le vague, indifférent aux allées et venues des passants. Nous sommes à Marrakech, sur la magnifique allée centrale, tout en parterres fleuris, du boulevard Mohammed VI. Au vrombissement des voitures qui circulent de part et d’autre de l’avenue répond le cui-cui des oiseaux. Il fait un temps de rêve, avec un air doux à souhait et empli de senteurs printanières. Les rosiers ont tous fleuri d’un coup. Mais pour elle qui est là, perdue dans ses songes, leur magnificence est sans effet. Marrakech flamboie, Marrakech resplendit, Marrakech explose de toutes parts mais la succes story en cours ne concerne pas la jeune fille. Car le train qui passe la laisse à quai. Quinze mille touristes affluent chaque jour dans la capitale du Sud qui connaît un engouement sans pareil. Du coup, la capacité hôtelière de celle-ci devenant insuffisante, les hôtels et les maisons d’hôtes fleurissent comme bourgeons au soleil. Cependant, et là est tout le paradoxe, il n’y a pas, semble-t-il, de travail pour une jeune licenciée qui postule pour un poste dans l’hôtellerie. «Je me suis présentée partout mais personne ne veut de moi, explique la rêveuse aux yeux tristes. En fait, ils ne veulent pas de ceux qui ont un diplôme. Ils préfèrent prendre des gens sans qualification parce qu’ils peuvent leur payer un salaire de misère». Les gens de la profession mettront sans doute en exergue le faible niveau de compétence des candidats à l’emploi qui se présentent à eux. Cependant, sans vouloir prendre parti sur la question, il est intéressant de mentionner la conclusion suivante d’un rapport récent de la Banque mondiale sur l’économie marocaine. Selon celui-ci, parmi les facteurs décisifs bridant le développement économique, l’un d’eux serait la sur-fiscalité des compétences, disposition qui contraindrait les entreprises à bouder celles-ci et à fonctionner, pour la majeure partie d’entre elles, avec un personnel peu ou pas qualifié. Voilà l’une des raisons pour lesquelles, dans une ville comme Marrakech en plein boom touristique, on va croiser des diplômés errant comme des âmes en peine faute d’employeurs pour les recruter. Car l’autre constatation de ce rapport, battant en brèche ce qui se dit à ce propos, est que le niveau de formation n’est pas plus mauvais qu’ailleurs. Ou, si l’on préfère, en comparant ce qui peut être comparé, aussi mauvais qu’on le présente. Le fond du problème serait d’abord cette question de sur-fiscalité et ses conséquences sur l’emploi des diplômés par le secteur privé. Maintenant, le plus grand des maux qui empêche tout décollement de l’économie marocaine reste – on ne le répètera jamais assez – la corruption et son corollaire : l’impossibilité d’un exercice sain de la justice.

Pour revenir à Marrakech, où l’on ne s’exprime plus désormais qu’à coups de milliards et de dizaines de milliards, le devenir de la ville se joue actuellement. Le visage et le patrimoine historique de celle-ci, si rien n’est fait pour les protéger, risquent de pâtir lourdement de l’avidité rapace de qui vendrait père et mère pour grossir son compte en banque. Tout aussi grave, l’accroissement des inégalités sociales avec un développement qui accroît les richesses d’une poignée en laissant foisonner les multiples poches de précarité. Tout le monde applaudit devant la métamorphose de la ville, relevant par endroit, du jardin merveilleux. Mais comme le rappelle la jeune chômeuse, sortie du Guéliz, de l’Hivernage ou de la Palmeraie, c’est une autre réalité qui vous prend à la gorge. Un autre monde où les gens vivent dans des conditions d’insalubrité extrême, parfois même sans eau et sans électricité. En restant dans le périmètre historique, le vieux mellah, par exemple, donne une idée du degré de pauvreté qui continue à être celui de bon nombre d’habitants de la ville rouge. Des familles de plus de dix personnes s’y entassent dans des pièces exiguës où l’on dort à tour de rôle. La délinquance, la prostitution et la drogue y font des ravages du côté d’une jeunesse en rupture de ban qui se livre aux beuveries le soir et «tient» les murs le jour. Alors, ici comme ailleurs, on vend ce qui peut être vendu, les plus belles des maisons, celles qui ont pu jusqu’ici échapper au délabrement et à la ruine. Comme dans la vieille médina, des pans d’histoire passent entre des mains étrangères. Et doucement, progressivement, la ville se vide des siens. Ou plutôt de ceux auxquels dame fortune a tourné le dos. Marrakech avec ses palaces, ses restaurants branchés et ses villas de rêve fait le bonheur de la jet set . Mais qu’en est-il de son petit peuple, celui-là même qui lui donne sa force et sa sève ? La périphérie l’aspire, il devient de plus en plus étranger chez lui. Marrakech, ville de l’évanescence, cède au mirage du clinquant. A l’intronisation de l’argent roi, son âme survivra-t-elle ?