Double peine pour nos MRE

Terrible épreuve que de devoir se méfier des siens, d’avoir
à imaginer que derrière un compatriote se cache peut être
un porteur de mort. La grande victoire du terrorisme est là, dans ce qu’elle
introduit de suspicion et de peur dans les relations humaines.

Comme chaque été, les plaques étrangères fleurissent sur les routes nationales. Les Marocains résidents à l’étranger rentrent au pays. L’espace de quelques semaines, ils vont pouvoir se chauffer à son soleil et oublier la grisaille de l’exil. Après le mépris des premières décennies, c’est désormais à qui va leur libeller le meilleur message de bienvenue. Du côté des autorités publiques comme des institutions en rapport direct avec eux, on déploie de réels efforts depuis quelques années. Aux frontières, les formalités de police et de douane ont été assouplies pour que le premier contact avec la terre natale ne soit plus ce pur calvaire qu’ils enduraient auparavant. Quoique tardive, la prise de conscience de la nécessité impérieuse de choyer une communauté dont l’apport pour l’économie nationale est fondamental est survenue avec une amélioration notable des attitudes administratives. Mais le 11 septembre, puis, plus traumatisant encore, le 16 mai, ont introduit une nouvelle donne qui ne plaide pas pour la facilitation d’un rapport déjà marqué par des incompréhensions multiples.
Promenade aux Habous, ces jours derniers. Un calme plat règne. Le moindre passant fait l’objet de la sollicitation empressée des commerçants désœuvrés. Mais à la manière dont celle-ci s’exerce, on voit que le cœur n’y est pas. La déprime du secteur est palpable. Les touristes désertent bel et bien les lieux. Non seulement les étrangers mais, à ce que l’on nous apprend, également les nationaux. Bien que l’on ne soit encore qu’en début de saison, les MRE feraient aussi faux bond aux dires des boutiquiers.
En tant que membres de la communauté arabe et musulmane, les Marocains résidents à l’étranger ont subi de plein fouet les répercussions du 11 septembre sur leur quotidien. Même ceux qui étaient jusque-là préservés, car jouissant d’un statut privilégié, se sont retrouvés en position de devoir renouer avec le délit de faciès. Quant aux jeunes des banlieues, premiers dans la ligne de mire, leur situation est devenue franchement explosive.
Pour les plus âgés, le retour annuel au Maroc s’inscrit dans une logique affective naturelle, dans le besoin de se ressourcer et de renouer avec les racines. Pour les plus jeunes, pour ceux que l’on nomme les beurs, venir passer des vacances au pays était précieux car cela permettait de rompre avec ce poids lourd de la suspicion, avec cette pesanteur malsaine qui charge le rapport à l’autre d’agressivité et nourrit la violence. Au pays, bien qu’à certains égards, quand on a grandi et évolué dans un autre environnement, on se sente aussi un peu étranger, il restait qu’aucun agent de l’autorité n’allait vous contrôler parce que votre peau était plus foncée que celle de vos voisins. Mais voilà que le Maroc se fait à son tour rattraper par le mal terroriste. Et qu’à son tour, il introduit dans ses mœurs le délit de faciès. Délit de faciès qui s’applique en priorité aux jeunes avec une mention particulière pour les beurs en raison des liens manifestes des réseaux extrémistes opérant en Europe avec nos intégristes locaux. Du coup, on retrouve sur place ce qu’on a laissé là-bas et dont on souhaitait se reposer! La mondialisation, ce ne sont plus uniquement les panneaux géants de Mac Donald’s, Pizza Hut et Mango, c’est aussi la crainte du jeune à la piété par trop manifeste. Terrible épreuve que de devoir se méfier des siens, que d’avoir à imaginer que derrière un compatriote se cache peut être un porteur de mort. La grande victoire du terrorisme est là, dans ce qu’elle introduit de suspicion et de peur dans les relations humaines. Aussi, le premier combat contre cette hydre est-il dans la résistance à ces tendances négatives.
En raison des événements du 16 mai, nos compatriotes résidents à l’étranger risquent donc d’avoir quelques réticences à venir nous visiter cette année. A ceux qui, imperméables à l’actualité, ont dévoré comme chaque été des milliers de kilomètres pour passer leurs vacances à nos côtés, sachons réserver le meilleur des accueils. Casablanca est le théâtre d’un festival, Rawafid, où vont se déployer de jeunes talents issus de l’immigration. L’occasion est là de se redécouvrir et de s’apprécier sous un jour autre, celui, lumineux, de l’art et de la créativité.