Don Quichotte(s)

Qu’il s’agisse de la magistrature ou de l’Ordre des avocats, des personnes d’une probité sans faille ont toujours continué à  exister et à  se battre pour l’honneur de
la profession, tels Don Quichotte luttant contre
les moulins à  vent.

Un avocat est commis par un plaignant pour défendre une affaire. Arrive le jour du jugement. Coup de fil de l’homme à  la robe noire à  son client. Il manque une pièce au dossier : une liasse de billets bleus. Sa fonction : «l’arrosage». L’avocat explique qu’on ne sait pas encore qui va juger l’affaire. Trois noms de magistrats circulent. D’o๠la nécessité d’ «arroser» tout le monde. Tarif : 2 000 DH chacun. Deux mille multiplié par trois, cela fait six mille. C’est là  le dernier «détail» à  régler.

Histoire vécue, ce témoignage, un parmi tant d’autres, sur le fonctionnement de nos tribunaux montre à  quel point l’enceinte judiciaire tient parfois de l’épicerie : on y vend et on y achète au su et au vu de tous. Il fut un temps, pas si lointain, o๠la profession d’avocat, avec celle de médecin, comptait parmi les plus nobles qui soit. Aujourd’hui, l’une comme l’autre, ont perdu toute aura. L’image du défenseur de la veuve et de l’orphelin s’est écornée à  un point qu’on ne saurait décrire. La justice, telle qu’elle est désormais pratiquée, est devenue l’envers d’elle-même. Les choses ne peuvent continuer en l’état. La question taraude l’esprit des Marocains, celui des responsables intègres comme du public.

Que faire, comment arrêter la gangrène du système ? La maladie a beau être connue, le remède demeure introuvable. Ou plutôt inapplicable faute d’une farouche volonté politique. Ces dernières semaines, une énième opération mains propres est à  la une des médias. Suite au scandale Izzou, du nom de ce chef de la sécurité des palais royaux cité par le baron de la drogue, Mohamed Kharraz alias Chrif Bin El Louidane, des têtes sont tombées dont une dizaine de hauts cadres du ministère de l’intérieur, de la police, de la gendarmerieÂ… On suit l’affaire avec intérêt en se disant, comme à  chaque fois, que, peut-être, les choses sont en train de bouger. Cependant, alors que tout un tapage est fait autour des démissions et des destitutions de hauts responsables, dans le même temps, qu’apprend-on ? On apprend que les avocats militants pour les droits de l’homme dans la région, ceux-là  mêmes qui se battent depuis des années pour faire recouvrer à  l’institution judiciaire sa dignité et son éthique, sont en butte aux intimidations et aux poursuites. Du coup, on ne comprend plus.

Qu’il s’agisse de la magistrature ou de l’Ordre des avocats, des personnes, d’une probité sans faille, ont toujours, fort heureusement pour nous, continué à  exister. Et à  se battre pour l’honneur de la profession. Dans un environnement o๠les crabes pullulent et étouffent de leurs pinces ceux qui s’opposent à  eux, ils sont tels Don Quichotte luttant contre les moulins à  vent. On connaà®t le combat mené lors des années les plus dures par des hommes comme Maà®tre Abderrahim Berrada qui consacra sa vie à  la défense des prisonniers politiques, sacrifiant à  cette cause son avenir professionnel et sa propre tranquillité. Mais on est moins au fait, surtout au niveau des francophones, de celui de la jeune génération, née dans la culture des droits de l’homme et qui fait de ceux-ci son bréviaire. Un peu partout à  travers le Royaume, des individualités se battent, souvent dans la plus grande solitude. Dans le Nord, région sur laquelle se braquent les projecteurs, voilà  des années qu’une poignée de jeunes avocats crie dans le désert face à  la multiplication des dénis de justice du fait de la corruption. En 2003, l’un d’eux, Me Hajji, envoie une lettre ouverte au ministre de la justice pour dénoncer la situation qui sévit au niveau de la magistrature de Tétouan. Publiée par le journal El Alam, cette lettre crée le scandale et provoque l’indignation des intéressés. Notre homme subit les premières intimidations. Quelques mois plus tard éclate l’affaire Errammach qui met en exergue les relations entre le milieu de la drogue et la magistrature. Plusieurs hauts magistrats sont arrêtés. Mais ce coup de balai fini, les choses continuent en l’état. Notre homme qui, entre-temps, fonde avec d’autres militants une association de défense des droits de l’homme à  Tétouan, récidive au cours de cet été. Il cosigne avec un autre confrère une lettre, cette fois-ci «pour l’Histoire», o๠il pointe à  nouveau du doigt les dérives de l’institution judiciaire locale. Là -dessus intervient l’affaire Bin El Louidane qui vient une fois de plus corroborer les faits dénoncés sans qu’il n’y ait eu cette fois-ci – ou pas encore du moins – d’arrestation de magistrats.

Hajji et ses camarades le disent expressément : ils militent pour leur paroisse, à  savoir faire retrouver à  leur profession son honneur et son intégrité. Mais tout le monde ne l’entend pas de cette oreille. Certains n’hésitent pas à  leur reprocher de leur «enlever le pain de la bouche». Du coup, les faire taire devient la préoccupation d’un grand nombre d’intéressés. Alors, on leur cherche des poux dans la tête. Faute d’en trouver, on en invente. C’est ainsi qu’ils sont actuellement entendus pour un fait aussi abracadabrant que d’avoir voulu pousser des paysans à  planter du kif !

A défaut d’une justice digne de ce nom, il n’y aura jamais de développement réel du pays. Il faut beaucoup de courage pour oser donner des coups de pied dans la fourmilière. L’Etat, s’il est sincère dans sa volonté de réforme, se doit de soutenir les militants de cette cause et non pas leur mettre des bâtons dans les roues. La cohérence s’impose dans ce domaine comme dans les autres. Le train passe et nous restons toujours à  quai. Jusqu’à  quand ?