« Dialy », de la dynamite à  l’état pur

Enfermés dans leur dogmatisme stérile, les mouvements islamistes se montrent incapables de se débarrasser de leurs Å“illères et de prendre la mesure du temps présent. Certes, ils ont gagné les élections. Mais la démocratie n’est pas un cheval de Troie juste bon pour se hisser au pouvoir. Elle a ses règles et l’une des plus fondamentales, c’est celle, à  côté de l’égalité, du sacre de la liberté. Et pour tous et pour toutes.

Qu’on se le dise, ces filles-là ont des c. …, ! Des vraies, de celles des petits soldats qui montent au front dans un mépris total des balles qui sifflent au-dessus de leur tête. A les voir faire méthodiquement leur peau aux tabous, toutes trois de noir vêtues telles de fières Antigone, on se dit qu’on comprend. On comprend que, depuis l’aube des temps, les hommes se soient méfiés des femmes. Qu’ils aient pu en avoir si peur, que leur peur ait été si grande qu’ils ne pouvaient les concevoir qu’écrasées et soumises. Normal, logique. Car, quand ce sexe que l’on dit faible se met en tête de briser les chaînes qui l’emprisonnent, sa force et son audace se font irrépressibles. Elles estomaquent. Et elles nous ont estomaquées, et elles nous ont bluffé ces trois prêtresses qui, vendredi soir, sur la petite scène de la FOL ont rejoué pour le public casablancais Dialy, cette adaptation en arabe dialectal de la célèbre pièce de théâtre Les monologues du vagin de l’Américaine Eve Ensler. On avait beau savoir, au vu de la polémique haineuse déclenchée par la première représentation donnée à Rabat en juin 2012, il y a donc tout juste un an, que le texte est un brûlot, c’est tout autre chose que de l’écouter en live, que de recevoir en pleine figure ces tirs à la canonnade de mots interdits. Alors, oui, on rit, on rit beaucoup, mais outre que, par moments, le rire s’étouffe sec, les larmes sont juste derrière, prêtes à perler. Car tout y passe, le mépris pour ce sexe nommé que dans l’insulte, le poids de la hchouma qui maintient dans l’ignorance de son propre corps, les dépucelages violents, l’horreur du viol… Tout est balancé à la figure. La crudité du langage se fait arme, et parce que ramenée sur scène, la vulgarité de la rue est démontée. Les machistes et les tartuffes en prennent pour leur grade mais au-delà, c’est tout l’édifice patriarcal des sociétés musulmanes qui est mis au pilori.

Le théâtre de l’Aquarium, qui a monté et joué cette pièce, a près de vingt ans d’âge. C’est dire qu’il n’est pas né d’hier et que son action s’inscrit dans une démarche militante mûrement pensée. L’écriture de Dialy par Maha Sano s’est construite sur le témoignage de quelque 150 femmes recueilli lors d’ateliers de prise de parole. Un vrai travail de terrain qui s’est étalé sur plusieurs mois. Situé dans le quartier populaire de Lâakkari à Rabat, le théâtre de l’Aquarium se définit comme un «théâtre action, conçu comme moyen de communication, de sensibilisation et de prise de position». Les pièces qu’il monte, et qui portent sur la condition féminine, sont jouées dans des théâtres mais aussi dans les universités, les écoles, les prisons et les hôpitaux. Tout cela pour souligner l’engagement sur des années de cette petite troupe d’acteurs militants. Reste que le choix d’adapter en arabe dialectal les sulfureux Monologues du vagin n’est pas intervenu à n’importe quel moment. Il est survenu en plein printemps arabe. En cela, il s’est fait le symbole parfait de la formidable prise de parole que furent aussi ces révolutions. Mais, depuis, les forces politiques qui, sans en avoir été les actrices les ont récupérées, ces forces-là paraissent avoir oublié l’irrépressible besoin de liberté exprimé, au même titre que l’aspiration au droit et à la justice, par les foules arabes. Aujourd’hui, les femmes et les artistes sont les premiers à en payer le prix. Aux unes, on recommence à parler de «complémentarité» au lieu d’«égalité» et aux autres, on intime l’ordre de faire de l’art et de la culture «propres». Ce à quoi, Dialy, par sa subversion, administre une double réponse. Et aux partisans de «l’art propre», Naïma Zitane, sa scénariste de dire «rues propres, hôpitaux propres, politique propre, pays propre et … mentalité propre».

En Egypte, après un an de pouvoir d’un président issu des Frères musulmans, la révolution s’est à nouveau mise en marche avec des millions d’Egyptiens réclamant le départ de Morsi comme, hier, celui de Moubarak. En Turquie, le Premier ministre Tayyep Erdogan vient de faire l’objet d’une fronde sans précédent de la part d’une jeunesse laïque ulcérée par sa dérive autoritariste. Chez nous, le gouvernement Benkirane s’enfonce depuis des mois dans la crise politique. En Tunisie, une jeune fille de 18 ans croupit en prison pour avoir commis le crime de montrer ses seins nus sur la Toile. Enfermés dans leur dogmatisme stérile, les mouvements islamistes se montrent incapables de se débarrasser de leurs œillères et de prendre la mesure du temps présent. Certes, ils ont gagné les élections. Mais la démocratie n’est pas un cheval de Troie juste bon pour se hisser au pouvoir. Elle a ses règles et l’une des plus fondamentales, c’est celle, à côté de l’égalité, du sacre de la liberté. Et pour tous et pour toutes.