Devoir d’humain

La crèche de Tanger est l’unique lieu de la ville où
sont recueillis les bébés abandonnés. Sur le bureau de
sa présidente, s’accumulent une centaine de dossiers :
les demandes d’adoption qui attendent d’être satisfaites. Ceux auxquels la vie n’a pas donné la chance d’enfanter n’hésitent plus aujourd’hui à  venir frapper à  la porte
de la crèche. Que l’on cesse donc de répéter
que rien ne change au Maroc.

A force de les vivre au quotidien, on ne prend plus la mesure des changements intervenus dans notre société au cours des dernières décennies. Pourtant, en matière d’évolution des mentalités, ils sont parfois impressionnants. L’exemple suivant en offre une bonne illustration. A Tanger, quand vous pénétrez dans l’enceinte de l’hôpital Kortobi, l’ancien hôpital français, vous trouvez tout de suite sur votre droite une maisonnette ouverte sur un jardinet coquet. Sur son fronton se lit l’inscription «Crèche de Tanger». C’est là  que sont recueillis les nourrissons abandonnés à  la naissance.

Retrouvés pour beaucoup dans la rue, ces enfants rendent compte de la permanence de l’intolérance sociale envers la mère célibataire, intolérance qui pousse cette dernière à  commettre l’irréparable à  l’égard de l’enfant auquel elle donne le jour. Une cinquantaine de petits locataires, pour l’essentiel âgés de quelques mois, séjournent dans cette institution. Tous ont déjà  une famille adoptive qui attend d’achever les formalités juridiques de la kafala pour venir les chercher. Choyés et dorlotés par un personnel dévoué, ils reprennent vie après avoir connu le rejet, leur premier cri à  peine lancé. Loin de l’orphelinat froid et sans âme, la crèche de Tanger assure à  ces bébés le cocon de chaleur dont ils ont été privés à  la naissance, jugés coupables avant que d’être.

Retour maintenant vingt ans en arrière. Haj Hayat, directeur d’une institution bancaire, est réveillé en sursaut au milieu de la nuit par le gardien de nuit. Celui-ci l’appelle en catastrophe car la fille d’une des femmes de ménage employées par la banque menace d’accoucher sur le perron de celle-ci. Au commencement des douleurs, les deux femmes se sont rendues dans un premier temps à  l’hôpital. Mais elles y ont trouvé porte close, l’honorable lieu n’ayant pas de place pour les pécheresses. En désespoir de cause, la mère a donc ramené la fille sur son lieu de travail. Devant l’urgence de la situation, Haj Hayat et sa femme se rendent sur place, prennent les malheureuses et les ramènent à  l’hôpital o๠cette fois-ci, intervention d’un notable oblige, on est bien obligé de les recevoir. Pendant que son épouse assiste à  l’accouchement, Haj Hayat tue le temps en se promenant dans les couloirs. C’est alors que des pleurs en provenance d’une pièce fermée arrêtent ses pas. Interpellé, il s’enquiert de ce qu’il y a derrière la porte. Quand, sur sa demande, celle-ci lui est entrouverte, il est tout d’abord saisi par l’insupportable odeur qui emplit l’atmosphère. Puis il aperçoit, jetés comme des objets mis au rebut, des nouveaux-nés, sales et affamés, qui braillent avec toute la force de leur petit être. Ce sont là  des bébés dont personne ne veut ni ne se soucie. Profondément choqué par ce spectacle, Haj Hayat décide de tout mettre en Å“uvre pour arracher ces infortunés nourrissons à  ce mouroir. Plusieurs contacts sont pris, notamment avec l’autorité religieuse de la région susceptible s’opposer à  l’initiative. De cette grande âme, il s’entend dire que les oulad zna n’ont droit à  rien en islam. Que donc, leur destin ne peut être, sinon la mort, que le rejet et l’exclusion. Mais notre homme, pieux croyant au fait du texte coranique et des hadiths, rappelle à  son interlocuteur les propos du Prophète plaçant le kafil (celui qui assume la kafala d’un enfant) à  sa droite au paradis. Neutralisée par cet argument, la personnalité en question n’a d’autre choix que de laisser faire. C’est ainsi que la crèche de Tanger, après moult péripéties, voit le jour. Vingt ans plus tard, pour ces enfants qui, hier, mouraient dans un coin sombre de l’hôpital, quand ce n’était pas dans une poubelle, la demande excède l’offre. La crèche de Tanger reste l’unique lieu de la ville o๠sont recueillis les bébés abandonnés. Mais sur le bureau de Khadija Bouebaidi, son énergique présidente, transitaire de son état, s’accumulent une centaine de dossiers : les demandes d’adoption qui attendent d’être satisfaites. Ceux auxquels la vie n’a pas donné la chance d’enfanter n’hésitent plus aujourd’hui à  venir frapper à  la porte de la crèche, prêts à  faire leurs ces petits êtres à  qui, jusque-là , la société ne réservait que rejet et mépris.

Que l’on cesse donc de répéter que les choses ne changent pas autour de nous. Quand, dans un domaine aussi sensible que celui-ci, des évolutions de ce style sont enregistrées, preuve est donnée que rien n’est jamais définitivement figé. Certes, sur ce plan comme sur tant d’autres, on n’en est encore qu’au tout début du chemin. Mais dès lors que quelqu’un ose le premier pas, l’ostracisme se fissure et la société, doucement, s’éduque à  penser et à  se comporter différemment. Mais pour ce faire, il est besoin de grands cÅ“urs capables de se lever au milieu de la nuit pour secourir un être dans l’adversité puis, ensuite, de s’engager dans des batailles dont l’objectif n’est autre que de rappeler chacun à  son devoir d’humain.