Développement humain : miracle ou défi ?

Ni les historiens ni les économistes n’ont pu, après trois sièces d’expérience du phénomène du développement, en établir les ressorts déterminants. Et si celui-ci était avant tout une affaire de «changement mental» ? Ce dernier dépendant, plus que d’autres facteurs, de chacun de nous,
le développement apparaîtrait alors comme un défi immense
mais pas hors de notre portée.

Nous butons sur un obstacle, à ce jour insurmonté : les pays industrialisés ne connaissent pas eux-mêmes le secret de leur propre développement. Ni les historiens, ni les économistes n’ont pu, après trois siècles d’expérience du phénomène du développement, en établir les ressorts déterminants. Pour nombre de nations, le développement n’est pas un miracle, mais un mirage, qui s’éloigne chaque jour davantage. Plus que jamais, il importe de comprendre, sans préjuger de leur nature, les ressorts originels du développement.

Nous préférons expliquer la matière par la matière plutôt que par la manière
Le changement mental ne serait-il pas principal, à la fois premier et décisif – acteur encore plus que facteur du développement ? Faut-il exclure que les traits les plus immatériels d’une nation infléchissent le comportement de tout un peuple et le cheminement de tout épanouissement, jusque dans les domaines les plus matériels. Pourquoi l’économie, loin de se réduire à des données quantitatives ou à des rapports de production, ne supposerait-elle pas, au préalable, une mentalité favorable au progrès ? Et si la démocratie ne se limitait pas à des institutions, mais exigeait un esprit public apte à les faire jouer efficacement ? Si cette influence du facteur humain et culturel était une cause, non pas unique mais déterminante, du retard comme du progrès économiques, des crises comme de l’équilibre politiques ? Est-il abusif de penser qu’après tout, c’est peut-être celui qui compte le plus à long terme, et en outre, qui dépend le plus de chacun de nous. Nous avons de la peine à reconnaître que notre manière de penser, ou de nous comporter collectivement, puisse avoir des incidences matérielles. Nous préférons expliquer la matière par la matière, plutôt que par la manière. Certes, dans un contexte géographique donné, tout n’est pas toujours possible. Cependant, dans des contextes géographiques comparables, le pire comme le meilleur peuvent être accomplis. Avec 43% des Marocains âgés de plus de dix ans analphabètes et seulement 600 000 livres disponibles dans toutes les bibliothèques du pays, nous rivalisons avec les pays les plus pauvres du monde ; être classé 124e sur 177 pays en termes de développement humain révèle l’ampleur du défi que les générations futures doivent relever et gagner.

Il faut le reconnaître, si paradoxale et même si choquante que soit cette constatation : ce n’est pas le sous-développement qui est un scandale, c’est le développement qui est un miracle. Un peuple se développe ; il ne développe pas d’autres peuples. La cause du développement n’en reste pas moins cachée. Pourtant, ne nous pressons pas trop de récuser ce mot de miracle. Retenons, au contraire, cette métaphore, parce qu’elle a l’avantage de lancer un défi à notre réflexion et aux paradigmes bien établis. On se réjouit d’en profiter ; on enrage d’en être exclu ; on constate qu’il s’est produit ; mais on n’en pénètre pas vraiment le pourquoi.

Simplifions : il existe deux voies amenant un pays à réagir à sa problématique de développement. Ou bien surmonter son handicap par rapport aux pays avancés et les imiter en adaptant leurs comportements à son propre environnement. C’est la voie japonaise, suivie après 1945 par les «dragons» du Sud-est asiatique, la Chine puis l’Inde au début des années 1980. Plus près de nous, c’est le modèle de la Turquie kémaliste; c’est aussi l’émergence de notre voisin, l’Espagne, qui a su se préparer à la dynamique de la construction européenne. C’est le «mimétisme adapté», où l’imitation se veut créatrice, et où la fierté nationale n’occulte pas la prise de conscience de l’effort de mise à niveau à accomplir par les générations actuelles et futures.

Attribuer son échec nonà soi-même mais à la guerre économique mondiale, etc., c’est aggraver son handicap
Ou bien aggraver son handicap. Attribuer son échec non à soi-même mais à «l’hyper compétitivité» des pays industriels, à la «guerre économique mondiale» qui semble avoir remplacé les conquêtes territoriales d’antan ; et sachant bien que seul un groupe restreint de pays émergents pourront talonner le peloton de tête des pays «miraculés» dans les performances de la modernité.
La plupart de nos élites ont été formées à l’esprit de domination, or ce que le progrès exige pour se propager, c’est l’esprit d’équipe. Dans le système anglo-saxon, apprendre à travailler en équipe est un des premiers objectifs pédagogiques. Dès les premières classes, l’enfant est placé dans une équipe de travail constituée pour être la plus hétérogène possible. Arrivé au MBA, l’apprenant continue à apprendre à collaborer sous pression avec des partenaires différenciés, à utiliser les points forts des uns, à minimiser les faiblesses des autres, voilà l’apprentissage essentiel de cet enseignement, bien au-delà du savoir technique. «Dis-le moi et j’oublie, montre- moi et je retiens, fais-moi participer et j’agis» : ce proverbe chinois pourrait être le maître mot du changement. L’école marocaine en est encore, dans ses contenus, à 95% d’écoute ; le «voir» relève de quelques rares déplacements à l’extérieur, et le «faire participer» reste à inventer. Il faut forger des personnalités, former à l’initiative et au travail en équipe, parce que le bagage, il n’en restera presque rien au bout de cinq ans. Le pays a tout à gagner dans le domaine de la confiance que la décentralisation y fait figure de «changement compétitif».
En 1987, alarmé par le chômage causé par la compétition industrielle internationale, le premier ministre français commanda un rapport au patron d’un grand groupe. On y lit ceci : «La bataille économique sera gagnée par des hommes forts, courageux, tenaces, imaginatifs, mais aussi capables d’écouter, de comprendre et de communiquer». En effet, pour remettre en question les rigidités et les archaïsmes, le premier attribut est bien l’écoute, c’est-à-dire cet état de porosité avec son environnement qui permet à chacun de percevoir des «signaux faibles» et de déclencher l’ajustement en temps réel. L’une des vertus de cet attribut est qu’il permet de lutter contre la fragmentation des savoirs et des responsabilités.

La guerre économique mondiale? un bras de fer entre les mentalités, les modes d’être et de pensée
Plus récemment, lors d’une conférence dans une grande école française, ce même homme d’entreprise réitéra: «Pensez à cultiver vos instincts car ils sont le moteur de l’irrationnel. Dans la vie, il y a deux sortes de personnes, celles qui subissent le hasard et celles qui en profitent. C’est en me rasant que j’ai trouvé l’idée qui m’a permis de céder ma division “Verre plat” aux Japonais».
L’intuition ? L’intuition commence par la capacité d’être à l’écoute de ses propres doutes. C’est l’inverse des certitudes. Selon qu’ils sont, en chaque individu, activés ou inhibés, ces comportements et attitudes déclenchent ou verrouillent le changement.

La raison pour laquelle on ne peut pas évoquer le développement sans scruter ce qui se passe dans le mental de l’individu, c’est que c’est sur ce terrain que se déploie la «guerre économique mondiale» ; celle-ci cache un bras de fer entre les mentalités, les modes d’être et de pensée. Plus on se construit et reconstruit soi-même, mieux on intervient sur la réalité extérieure. La modernité, c’est d’abord prendre conscience de la nécessité de faire évoluer les attitudes et comportements pour changer la réalité ; c’est aussi savoir que derrière le combat économique se cache une lutte inégale entre des concepts, des modes d’organisation et de management, et de sélection des élites ; c’est enfin explorer toutes les voies possibles pour se dégager de la chape de l’inertie qui freine le renouvellement de toute organisation en développant, en chacun des individus qui la composent, un comportement inducteur d’action, grâce à plus d’écoute et d’esprit d’équipe et d’initiative. Même si des âmes sceptiques assènent qu’à la guerre comme en politique, le moment perdu ne revient jamais, cet immense défi n’est pas hors de notre portée.