Deux moments forts

«Avec la création de la revue “Souffles”, le Maroc a joué un rôle au niveau de la culture mondiale. Il a obtenu le droit à la parole dans le tissu culturel et politique du tiers-monde».

La deuxième semaine de février s’est close sur deux moments forts, des remontées dans le temps empreintes d’émotion. Le Salon du livre de Casablanca (SIEL) a abrité le premier et le COC, club de tennis casablancais, le second. Ces deux moments avaient en commun de nous renvoyer aux années 60-70, une période difficile de l’histoire du Royaume mais qui, dans le même temps, fut celle de l’utopie, des grands engagements et de la rébellion d’une jeunesse que rien n’effrayait. Ainsi, des jeunes poètes, écrivains et artistes qui prirent part à l’aventure de la revue Souffles, dont le cinquantenaire sera célébré en avril prochain et pour la commémoration duquel une conférence de presse fut organisée vendredi 12 février en ouverture du SIEL en présence de trois de ses fondateurs, les poètes Abdellatif Laâbi et Mostapha Nissaboury et le peintre Mohamed Melehi. Même si elle ne dura que sept ans, son existence ayant été brutalement interrompue en 1972, Souffles révolutionna le rapport à la culture marocaine, enclencha des questionnements nouveaux et institua la liberté de pensée et de créer comme règle de base de l’approche littéraire et artistique. Carrefour de création et de réflexion, son lancement fut un moment culturel fondateur dont l’impact ne se limita pas au seul Maroc. «Avec la création de la revue Souffles, le Maroc a joué un rôle au niveau de la culture mondiale. Il a obtenu le droit à la parole dans le tissu culturel et politique du Tiers-monde» (Mohamed Melehi).

Souffles fit se parler l’art et la littérature en même temps qu’elle déconstruisait le réel et le soumettait à la critique politique. L’approche était révolutionnaire à tous les niveaux. «On n’avait peur de rien, on était effronté» expliqua celui qui fut son directeur, Abdellatif Laâbi, parlant d’«une prise de conscience des jeunes qu’ils peuvent faire bouger la réalité». «Cela s’est fait presque naturellement», se rappela-t-il, précisant qu’«il y avait l’époque au cours de laquelle cela s’est produit, qui a fait que ce miracle s’est produit». Cette époque-là, en effet, représenta un temps à part.

Un temps où tout paraissait possible tant la foi révolutionnaire était forte, tant la conviction qu’on pouvait bâtir un monde plus juste, plus égalitaire et où tous les hommes seraient frères, habitait une jeune génération pétrie d’idéalisme.

Une génération généreuse qui paya au prix fort ses rêves de liberté et d’égalité. Ce fut le cas du directeur de Souffles sur lequel les portes de la prison se refermèrent pendant huit ans. Le cas également de ces dizaines d’anciens prisonniers politiques qui, au COC cette fois-ci, se sont réunis le lendemain, samedi 13 février, pour un hommage exceptionnel à un être d’exception, leur avocat Abderrahim Berrada, qui paya de sa personne pour assurer leur défense et se tint admirablement à leurs côtés tout le temps de leur détention. Un moment donc particulièrement émouvant que cette rencontre lors de laquelle, plus d’une fois, la gorge se serra lors des prises de parole. On y vit le journaliste Jawad Mdidech ou encore le nouvel ambassadeur du Maroc à Londres, Abdeslam Aboudrar qui peinaient à ravaler leurs larmes pendant qu’ils disaient leur reconnaissance à cet homme de cœur qui les soutint durant l’épreuve avec un courage et une abnégation exemplaires.

A l’heure où ses autres confrères, peu nombreux à l’époque, s’occupaient de construire leur carrière, Abderrahim Berrada, qui renonça à la sienne aux côtés de l’un des plus grands ténors parisiens (Maître Henry Leclerc) pour rentrer au Maroc, consacrait toute son énergie à défendre gratuitement les prisonniers politiques. Ce qui lui valut d’être privé de passeport pendant 14 ans, et de n’avoir toujours pour seule richesse que ses valeurs et ses principes. Mais quelle richesse ! Pauvre comme Job mais libre ! Libre car indépendant et non redevable de quoi que ce soit à qui que ce soit.

Cette liberté, Berrada l’exerça une nouvelle fois ce soir-là en prenant la parole pour exprimer une pensée sans concession dans un discours exceptionnel de rigueur et de profondeur critique. Un discours où, il dit tout autant les avancées réalisées en matière de libertés individuelles et collectives qu’il critiqua avec ce courage qui n’est qu’à lui ce qui est critiquable. Ces deux moments, au Salon du livre et au COC, ont fait revivre ce temps de l’utopie vivante. Ce temps d’une génération magnifique, aux rêves généreux. Aujourd’hui, cinquante plus tard, que de nos jeunes a-t-on nous fait ?