Destins liés

La solidarité manifestée dans le cas présent, comme à  chaque fois qu’une catastrophe naturelle s’abat sur un pays, témoigne de l’existence effective d’une famille. La famille internationale. Une communauté d’êtres qui, à  l’échelle de la planète, ont et savent leurs destins liés. Cette réalité est relativement nouvelle. Elle est le propre de l’époque actuelle

Depuis deux semaines, suite au séisme de magnitude 7 à l’échelle de Richter qui, ce 12 janvier, a pratiquement rasé Port-au-Prince, sa capitale, Haïti ne quitte plus l’actualité. Trois millions de blessés et de sans-abri, un nombre de morts en permanence revu à la hausse (150 000 aux dernières estimations), tous les lieux symboliques, jusqu’au palais présidentiel, partiellement ou totalement détruits, le drame est d’une ampleur inouïe. Comme lors du tsunami de 2004 en Asie du Sud-est, la solidarité internationale s’est aussitôt mise en place dans un contexte où, l’infrastructure ayant été détruite, l’acheminement et l’organisation de l’aide sont confrontés à des difficultés considérables. A la base même, les moyens existants étaient réduits à l’extrême car cette catastrophe naturelle est survenue dans un pays d’une pauvreté extrême. 75% de la population vit avec moins de deux dollars par jour, 70% d’entre elle s’entasse dans des bidonvilles. La précarité de l’habitat a contribué grandement à ce que Port-au-Prince s’écroule comme un château de sable.

Première république noire du continent, Haïti a été construite par des hommes qui cassèrent, au sens littéral du terme, leurs chaînes pour renaître à la liberté. Des anciens esclaves qui, en 1804, alors que l’esclavage prospérait aux USA et dans le reste des Caraïbes, chassèrent leurs maîtres français et déclarèrent leur indépendance. Depuis une soixantaine d’années cependant, les Haïtiens ne parviennent plus à relever la tête, victimes à la fois de l’incurie de leurs gouvernants, des convoitises extérieures et des fureurs de la nature. La survenue de ce séisme les a anéantis pour une longue période encore. On pourrait commenter longuement ce destin tragique mais le propos ici se limitera à s’arrêter sur le défilé du monde au chevet de l’île et à ce qu’il peut éveiller en nous comme réflexion. L’image qu’il renvoie est celle d’une famille que le malheur unit. Comme dans le cas du parent pauvre, superbement ignoré de son vivant mais à l’enterrement duquel on se doit d’être présent, les plus riches et les plus puissants de la planète se sont empressés de faire entendre leur compassion et résonner leur solidarité. Sans être dupe des motivations des uns et des autres, la solidarité manifestée dans le cas présent, comme à chaque fois qu’une catastrophe naturelle s’abat sur un pays, témoigne de l’existence effective d’une famille. La famille internationale. Une communauté d’êtres qui, à l’échelle de la planète, ont et savent leurs destins liés. Cette réalité est relativement nouvelle. Elle est le propre de l’époque actuelle. Au début du siècle précédent, le sentiment de l’appartenance, pour ce qui nous concerne nous, Marocains, ne dépassait pas le cadre de la tribu (en dehors de la oumma, un autre registre). Le combat pour l’indépendance donna corps au sentiment national. Les limites sont devenues celles du pays. Là, nous sommes en pleine mutation, d’où la dimension forte du moment. Nous vivons, de manière très concrète, la transformation de cette perception de l’appartenance. Les frontières du pays ne parviennent plus à nous contenir. Des citoyens du monde, il en fut toujours. Mais les gens qui s’identifiaient -ou étaient identifiés- de la sorte relevaient de l’exception. Aujourd’hui, tous, autant que nous sommes, nous devenons, même malgré nous, ces citoyens du monde. On parle de «village planétaire» depuis longtemps. Mais, l’année dernière, avec l’éclatement de la crise financière, tout un chacun a touché du doigt la signification palpable de ce concept. On n’est plus dans la théorie mais dans le concret. Les «bugs» du système financier international ont affecté, à des degrés divers, l’ensemble des économies nationales. Aujourd’hui, la grande question est celle de la régulation de ce système en l’absence de gouvernance à l’échelle internationale. Un gouvernement mondial, hier encore, c’était de la science-fiction ! Le 20 janvier, le Forum de Paris s’est tenu à Casablanca, organisé en partenariat avec le groupe Eco Medias. Le thème défini à la rencontre était «Construire l’après-crise». Des experts internationaux étaient présents et le niveau des interventions de très grande qualité. Pourtant, au sortir des débats, on ne pouvait échapper au sentiment d’impuissance. On nous avait expliqué en long et en large ce qu’il fallait faire pour que d’autres crises de la même nocivité ne se produisent pas. Mais personne n’a été en mesure de dire comment mettre en application, en l’état actuel des choses, les mesures préconisées.

Haïti, solidarité internationale, crise financière, quel rapport me direz-vous ? Rien d’autre que le rappel de la loi implacable de la nature et de ce qui demeure à jamais inchangé ; la mort, la souffrance humaine mais aussi le don, la générosité, la capacité de s’oublier au profit de l’autre. La solidarité internationale, fruit du temps présent, ce sont certes des calculs d’Etat mais ce sont aussi des bénévoles, des gens qui viennent de loin au secours d’autrui. Penser la gouvernance à l’échelle du monde nécessitera de se reconnecter, un tant soit peu, à la sphère du réel. A la réalité des hommes dans ce qu’elle a de dur et de merveilleux.