Des visions globales et partagées

Une vision globale ne peut être qu’une démarche politique, relevant du gouvernement et du Parlement.

Le Maroc croule sous ses «visions». Pas moins d’une dizaine de visions sectorielles ont vu le jour. Qu’un pays cherche à explorer son futur, à définir ses choix dans la jungle de la compétition mondiale, à réduire les chocs d’un environnement de plus en plus incertain, on ne peut que s’en réjouir. Vouloir maîtriser son destin est le signe d’une grande volonté politique. Le court-termisme a longtemps prévalu dans la gestion de notre temps économique jusqu’à nous faire douter de notre capacité de développement. La décennie 1980 fut celle du Programme d’ajustement structurel (PAS), trop imprégné du souci des équilibres macro-économiques. Les années 90 furent ceux du Programme des réformes économiques et sociales (PRES), plus focalisé sur l’environnement de l’entreprise et les attentes du social. Des étapes incontournables dans tout objectif de redressement économique mais la boucle restait inachevée en l’absence de visions sectorielles, vecteurs de création de richesses et support d’une politique de développement globale, cohérente et intégrée. 

Depuis que le défunt Plan économique et social nous a quittés, notre politique de développement est en mal de cohérence et d’intégration. Nous nous sommes même refusé à achever son parcours et encore plus à faire l’inventaire de son legs. Comme si les ratés de ses dernières moutures plaidaient pour le rejet de toute démarche planificatrice.

Nous nous sommes alors appesantis sur le tracé de visions sectorielles, censées offrir plus d’assurance quant aux objectifs à atteindre tout en évitant les pesanteurs d’une approche systémique. Ainsi, avons-nous vu défiler une succession de visions, tout aussi attractives les unes que les autres. Ce fut le tourisme et son invitation à un voyage aux horizons de  2010 puis de 2020 ; l’industrie et sa promesse d’émergence d’un Maroc industriel compétitif mettant le braquet vers de nouveaux métiers mondiaux ; l’artisanat, se refusant de disparaître de mort lente et décidant de se revitaliser dans un design fait d’authenticité et de modernité ; le commerce extérieur renouvelant ses promesses d’une offre exportable et d’un ciblage des marchés ; l’agriculture et ses perspectives d’un Maroc vert valorisant le potentiel latent de nos campagnes ; l’environnement et ses ambitions d’un développement durable préservant nos écosytèmes ; l’innovation et la propulsion de nos entreprises dans la galaxie de la recherche-développement ; la logistique et ses plateformes multiflux innervant les territoires en services de qualité ; l’énergie  et son double défi de sécurisation de l’approvisionnement et de promotion de nouvelles sources renouvelables. Et j’en passe. De grands chantiers pour lesquels nous avons mobilisé les bureaux les plus réputés de l’univers du consulting,  des experts jouant des techniques du benchmarking, avec un art avéré du graphisme,  pour nous positionner dans le maping de la compétition mondiale, interpellant les «best practices» en nous indiquant les leviers à actionner pour agir vite, avoir des résultats…de préférence avant la fin des échéances électorales.

Il est louable de voir de nombreuses administrations mener des réflexions prospectives pour leur propre compte. Le bien-fondé de visions sectorielles, déclinées en stratégies et traduits en termes de politiques, n’est pas discutable. L’Etat ne peut admettre que le pilotage à vue exclue le Maroc de filières jugées essentielles pour sa compétitivité. Mais, en segmentant les projections et en parcellisant les dispositifs d’accompagnement, ces visions s’avèrent incapables d’anticiper sur les interactions entre domaines ; elles ne peuvent identifier le signal faible de la décision économique dans notre pays : le déficit de coordination des politiques publiques. Car ce qui caractérise la vie économique, aujourd’hui, c’est son extrême complexité, la multiplication des centres de décision, l’interdépendance des problèmes et, en conséquence, la nécessité pour l’Etat, garant de la cohérence d’ensemble, d’afficher des priorités, de définir des politiques qui prennent en compte les enjeux plurisectoriels, d’élaborer des cadres d’action qui constituent, pour les décisions des autres acteurs, des références claires. Aujourd’hui, nous avons peut-être échappé à la «dictature du court terme» mais nous sommes toujours à la recherche d’une cohérence entre les décisions d’acteurs institutionnels multiples. La recherche de cette cohérence est un impératif dans une démarche de performance globale. Car la logique d’un développement intégré n’est pas assimilable à une sommation de logiques de développements sectoriels. Bien plus, la performance des stratégies sectorielles est plus aisément réalisable dans une démarche intégrée, par le partage des responsabilités entre les différents centres de décision. Or, aujourd’hui, la démarche de mise en cohérence des stratégies sectorielles est en souffrance d’un lieu de concertation et de décision où seraient conçus, élaborés, arbitrés des choix stratégiques. Elle est en manque  d’un instrument d’éclairage des visions individuelles, d’un levier de mise en cohérence des politiques qui leur sont sous-jacentes. Il est simple de fixer des objectifs quantifiés et de dicter des comportements. Il est plus délicat de travailler à une meilleure intelligence des interrelations. Il est encore plus complexe d’élaborer avec les acteurs concernés des politiques globales et cohérentes en veillant à ce qu’elles soient mises en œuvre avec continuité et régulièrement évaluées. L’administration doit jouer son rôle pour les préparer et les mettre en œuvre, dans le cadre de la «commande politique» qui lui est adressée par les ministres. Les  grands opérateurs publics ou privés doivent y travailler en étroite collaboration avec les corps techniques de l’Etat. Enfin, une vision globale ne peut être qu’une démarche politique, relevant du gouvernement et du Parlement. C’est à l’Etat d’être le stratège de cette vision partagée s’il tient à ce que la cohérence de ses interventions soit assurée, pour que s’exprime une véritable ambition nationale.