Des trottoirs diaboliques

Comment, dans un quartier où la richesse s’affiche
sans fard, peut-on s’autoriser des trottoirs pareils !
Ici se lit, inscrite dans l’espace, l’anarchie propre
à  certaines gestions de la chose publique. Qui est responsable de ces trottoirs aux allures de falaises taillées à  pic ? Le promoteur immobilier,
le fonctionnaire, l’élu communal ? Que dit la loi
en la matière ? Et qu’en est-il de son application ?

Balade dans le quartier commercial «in» de Casablanca, le fameux «triangle d’or», où les marques les plus prestigieuses ont élu domicile. Devant les joailleries de renom, des voitures somptueuses, avec chauffeur au volant s’il vous plaît, attendent en deuxième position que madame et/ou monsieur aient arrêté leur choix.

Un coup d’œil à l’intérieur vous laisse entrevoir un univers ouaté où tout n’est que luxe, calme et volupté… Collées à ces temples de l’orfèvrerie, cette fois-ci pour les portefeuilles moins boursouflés mais néanmoins confortables, une enfilade de boutiques pimpantes qui vendent du rêve sous emballage cadeau à qui veut bien passer le pas de leur porte et céder à la tentation.

On pourrait se croire transplanté dans une belle rue européenne, un voyage gratuit et sans visa. Tant que l’on garde le regard fixé sur cette profusion de jolies choses, la vie est belle et sympathique. On peut aussi le lever vers les façades, admirer les magnifiques immeubles qui, en l’espace de quelques années, ont poussé comme un champignon après la pluie, là où le prix de l’appartement atteint des sommets poétiques.

On reste ainsi dans un beau cocon où il fait bon vivre et où tout va bien dans le meilleur des mondes. Mais, pour qui veut savourer sa balade, une recommandation importante : surtout ne pas s’amuser à baisser le regard. Il est impératif de le garder à hauteur d’homme ou de vendeuse, c’est comme on préfère.

Dans le même temps, agir de la sorte n’est pas raisonnable en raison du risque encouru : celui de se retrouver avec la cheville foulée ou le bras dans le plâtre pour cause de dénivellations inattendues. Du coup, le choix s’avère cornélien : en effet, river son regard sur le sol pour suivre chacune de ses lignes de fracture, et c’en est fini du voyage à peu de frais. Le réel vous reprend aussitôt entre ses griffes.

Comment en effet continuer à planer quand les trottoirs, ou plutôt ce qui en porte le nom, pénètrent votre champ de vision dans toute leur monstruosité ? Leur état en effet se passe de commentaire. Pour mieux mesurer leur degré de délabrement, on peut s’amuser à mettre ses pas dans ceux d’une maman qui promène bébé dans sa poussette.

La voir avancer, s’arrêter, dégager les roulettes d’une première ornière puis d’une seconde avant d’être contrainte de descendre sur la chaussée et de pousser son précieux chargement en se faisant frôler par les voitures qui passent. Un vrai parcours du combattant que sa balade ! Là, le trottoir est défoncé, ici, il est obstrué, plus loin, il est inexistant.

Quand à la hauteur, elle varie au gré d’on ne sait quoi, la liberté en la matière devant relever d’un droit incompressible des trottoirs ! Non, sérieusement, plaisanterie mise à part, comment de telles aberrations sont-elles possibles ? Comment, dans un quartier affichant tant d’opulence, où la richesse s’affiche sans fard ni état d’âme, peut-on s’autoriser des trottoirs pareils ! Certaines images parlent plus que mille analyses. Ici, en la matière, se lit, inscrite dans l’espace, l’anarchie propre à certaines gestions de la chose publique. Qui est responsable de ces trottoirs aux allures de falaises taillées à pic ? Le promoteur immobilier, le fonctionnaire, l’élu communal ? Que dit la loi en la matière ? Et qu’en est-il de son application ?

Un autre exemple de situation, vécue au quotidien, qui renseigne sur ce rapport à la loi tel que nous autres, citoyens comme responsables publics, l’avons dans le doux pays qui est le nôtre. Le feu vert commence tout juste à clignoter que la voiture qui vous devance s’arrête pile sec au risque de vous faire l’emboutir.

En effet, selon la lecture faite du code de la route, on peut tout aussi bien brûler le feu quand il est rouge et s’y s’arrêter quand il est vert. Le détail qui détermine le choix porte képi. S’il est présent dans le décor, le feu vert pourra se voir rouge, s’il en est absent, celui-ci aura beau piquer le fard qu’il peut, il sera a contrario vu comme autorisant le passage ! Par ailleurs, arrêtons-nous un instant sur la posture la plus affectionnée par certains, pour ne pas dire la plupart, des agents de la circulation : en bord de chaussée au coin d’une rue ou d’un carrefour, campé sur les deux jambes à la manière d’un shérif de série B, le regard aux aguets et prêt à bondir sur la première proie aperçue à l’horizon.

Une image qui elle aussi dit tout : loi égale répression et surtout pas éducation et intériorisation de la règle de droit. L’application de celle-ci passe par la présence du gendarme. Mais quand le gendarme lui-même ne la respecte pas… eh bien cela vous donne ce que l’on vit tous les jours, l’anarchie et l’incivisme sous toutes leurs formes.