Des Marocains chrétiens ?

Des Marocains veulent
devenir chrétiens ?
Grand bien leur fasse !
On ne saurait faire l’injure à l’islam
de le réduire au nombre
de ses croyants.

Ainsi donc, des Marocains musulmans se seraient mis en tête de devenir chrétiens. Au dire de certains journaux, une campagne d’évangélisation battrait son plein dans nos villes et nos villages sous la conduite d’agents baptiseurs appartenant à l’Eglise baptiste et nous venant du grand Satan. Séduits par la figure de Jésus, des jeunes gens commettraient ainsi l’impensable, à savoir renier la religion de leurs pères pour rejoindre les rangs de la chrétienté. Le ton des éditoriaux est on ne peut plus alarmiste. «Véritable attaque contre l’Islam», «Danger réel», «Plan de riposte», on ne mégote pas sur les mots pour tirer la sonnette d’alarme. Interpellé au Parlement sur le sujet, la réponse du ministre des Habous n’a pas dissipé les frayeurs de ceux de nos confrères qui s’inquiètent sérieusement pour le devenir de nos consciences. Non content d’occuper les terres, Papa Bush développerait l’esprit de croisade jusqu’à son point le plus extrême, celui de la conquête des âmes. Après l’enfer sur terre, il nous promettrait, en sus, l’enfer dans les cieux !
Depuis que le religieux a opéré son retour en force, l’un des grands arguments régulièrement avancé pour illustrer la supériorité de l’islam est celui des conversions d’Occidentaux. Au détour de la conversation, il arrive toujours un moment où l’on vous parle de ce nombre toujours croissant de personnes, en Europe ou en Amérique, qui abandonnent la croix pour le croissant. De ces Maurice Béjart, Mohammed Ali et autres noms illustres que la foi en Mohamed a gagnés. Par leur adhésion à l’islam, ils montrent combien celui-ci est le plus grand. Or voilà maintenant que se développe la thèse inverse : l’islam courrait un grand danger parce que quelques jeunes Marocains seraient tombés en béatitude devant la figure de Marie ! Que ce type de raisonnement soit l’apanage de nos preux commandeurs du bien et du mal pour qui la vie ne se décrypte qu’à travers le prisme du Saint Coran, à la rigueur, cela se conçoit. Mais que cela s’étende à des journalistes et à des journaux qui se veulent inscrits dans la modernité, il y a là quelque chose d’incompréhensible. Dans quel temps sommes-nous donc pour continuer à penser ainsi ! Quand les musulmans s’en vont chasser sur les terres d’autrui, on bombe le torse, mais quand la monnaie de la pièce est retournée, on se scandalise et on crie à l’agression. N’est-il pas demandé de ne pas faire à autrui ce que l’on ne voudrait pas que celui-ci vous fasse. On ne peut applaudir quand l’islam gagne des adeptes et s’ulcérer quand il en perd. Une poignée de Marocains se convertit au christianisme ? Si tant est que cela soit vrai, et après ! Ce n’est pas encore demain que le Maroc ira baiser l’anneau papal. Soit dit en passant, et quitte à se faire incendier, une petite communauté de chrétiens marocains, pourquoi pas ? Cela nous sortirait de la monochromie combien stérilisante de notre paysage confessionnel ! Depuis que la seule communauté non musulmane historique du Maroc a été réduite à sa plus simple expression, nous ne sommes pratiquement plus que musulmans avec musulmans. Un peu de diversité religieuse ne nous ferait pas de mal, histoire de s’éduquer un peu à la différence. Par les temps qui courent, ce ne serait pas du superflu.
Au lieu de pousser des cris d’orfraie devant cet épiphénomène, il serait plus judicieux de revenir à ce qu’il traduirait. Un éditorialiste a parlé de «hrig religieux», en faisant allusion à ces candidats à l’émigration prêts à tout renier pour rallier d’autres rivages. Il y a de cela, mais cela nous renvoie à la cause première, celle du profond mal-être dans lequel se débat notre jeunesse. Mal-être qui la ferait adhérer à n’importe quelle chapelle pourvu que cela lui ouvre des perspectives. Jésus ou Mohammed, le jean ou la gandoura, tout est bon à prendre dès lors que cela redonne un peu de sens à des jours sans relief. La proie des évangélistes serait également des enfants des classes aisées, approchés dans des lieux d’enseignement supérieur réservés à une élite sociale. Ulcérés par ce que l’actualité leur renvoie de l’islam, toutes ces images de sang et de violence associées à son nom, ils seraient réceptifs au message d’amour et de compassion porté par le Christ. En vérité, cela se comprend. Les funérailles de Jean Paul II avec ces centaines de milliers de jeunes, vibrant de foi tout en respirant la vie, ces garçons et ces filles glorifiant le nom de Dieu tout en se tenant par la main, cela a largement de quoi séduire des cœurs qui aspirent à la fois à croire au Très-Haut et à rester en phase avec leur temps. Ce temps, qu’on le veuille ou non, il est celui de la modernité. Et cette modernité, on ne saurait la disséquer. Elle est un tout. Une manière d’être, de penser, d’agir. On ne peut s’y comporter comme dans un supermarché où l’on prend tel produit pour laisser l’autre. Etre dans la modernité, c’est accepter qu’un individu puisse décider de sa vie et de ses croyances. Des Marocains veulent devenir chrétiens ? Grand bien leur fasse ! On ne saurait faire l’injure à l’islam de le réduire au nombre de ses croyants .