Des livres et de la volaille

500 fictions littéraires publiées depuis 1938 !
Comment avons-nous fait pour traverser deux guerres mondiales, une lutte pour l’indépendance,
quelques famines et épidémies, des catastrophes naturelles et d’autres pas naturelles (années de plomb),
en ne livrant de tout ce vécu qu’une aussi infime
quantité littéraire ?

A la faveur ou à  cause d’un sujet sur l’incompétence et la hiérarchie dans l’entreprise, d’après le principe de Peter, cette modeste chronique d’humeur a été promue ou déplacée (c’est selon) pour être insérée dans le cahier «Carrières» de La Vie éco de la semaine dernière. Ce simple déménagement pourrait être interprété comme l’illustration du fameux principe de Peter : une promotion qui fait accéder au niveau d’incompétence et son corollaire, le «foutage de gueule» par les copains. Je vous raconte ça parce que des amis, et néanmoins lecteurs, se sont mis à  chambrer l’auteur de ces lignes sur ce «déménagement» dans le quartier rupin des managers. Et encore heureux ! car la chronique aurait pu tomber dans le cahier «Votre argent», celui des boursicoteurs de Casa, des Madex, OPCVM et autres onomatopées financières. Là , on se serait vraiment payé la tête de votre serviteur qui, depuis plus de quinze années de chroniques, squatte les pages périphériques de l’hebdo, à  l’angle de la rue Culture et de l’impasse Société. La zone, quoi ! Et puis voilà  que ce cher Peter, homme de principe s’il en est, a permis à  une chronique SDF de passer du côté imposable pendant une semaine. Comme disait Andy Warhol, dans la vie, chaque homme aura son quart d’heure de gloire. Bon, maintenant que c’est fait, revenons chez soi, c’est-à -dire à  la culture au Maroc et plus précisément à  son enfant pauvre : l’édition littéraire. Mais attention ! un séjour aussi bref soit-il dans le dit cahier, ça laisse des traces.
Deux chiffres pour commencer : selon une étude récente (info captée par hasard sur une radio marocaine), moins de 500 publications de fictions littéraires marocaines ont été publiées depuis… 1938. L’étude fait remonter l’édition du premier recueil de nouvelles à  cette date, ô combien historique ! Ce n’est déjà  pas si mal, mais le volume est plus qu’anecdotique. Comment avons-nous fait pour traverser deux guerres mondiales, une lutte pour l’indépendance, quelques famines et épidémies, des catastrophes naturelles (inondations et cycles de sécheresse) et d’autres pas naturelles (années de plomb), en ne livrant de tout ce vécu qu’une aussi infime quantité littéraire ? Voilà  un débat qui vaut certainement celui sur la peine de mort, et qui le contient, car la peine de vie, à  travers sa «cristallisation» littéraire, apprend à  débattre de biens des sujets en mieux et en connaissance de cause.
Il faut croire que Gide n’avait pas tout à  fait tort lorsqu’il avançait qu’«il faut beaucoup d’histoire pour faire un peu de littérature.» Mais là , il y en a vraiment trop peu. Bien sûr, il y aura ceux qui justifieront cette pénurie par nos traditions culturelles fondées sur l’oralité. D’autres pour nous expliquer doctement que le roman et la nouvelle sont des genres littéraires d’origine occidentale. Sans compter les nostalgiques de l’Andalousie heureuse qui ne manqueront pas de rappeler qu’en matière de créativité on a assez donné à  l’humanité par le passé. De cela, on a débattu des années durant sans pour autant arriver à  ébaucher la moindre explication de la rareté fictionnelle dans l’espace arabe en général. S’il est vrai que la réalité dépasse toujours la fiction, alors le réel du monde arabe est un horizon indépassable et la volubilité qui l’accompagne a fait de son peuple ce qu’un intellectuel de la tribu a appelé «un phénomène vocal ou sonore (Al arabo dahiratoun sawtia)».
Certes, comparaison n’est pas raison, mais admirons ces chiffres publiés à  l’occasion du dernier Salon du livre de Paris. 50 000 titres ont été publiés en France en 2004. Toujours à  titre de comparaison, et selon le Syndicat français de l’édition, «la production littéraire avoisine 80 000 titres en Grande -Bretagne, 70 000 en Italie et 60 000 en Espagne.» Enfin, le même syndicat français précise que le chiffre des publications en France a doublé en quinze ans grâce, entre autres, à  l’élargissement des réseaux des libraires parce que «tout le monde a pris conscience que les libraires sont indispensables.» Il a souligné par ailleurs le retour du livre à  l’école comme autre facteur de cette croissance éditoriale.
Restons dans les chiffres tout en nous éloignant des lettres pour donner cette info alimentaire puisée dans les bonnes sources d’un quotidien : «Le prix du poulet départ ferme a enregistré une hausse de 6% passant de 9,80 DH à  10,40 DH. En revanche, le prix de la dinde a baissé de 12,5%, puisqu’il est passé de 15,5 DH à  14». Le départ ferme veut dire que la volaille ne va pas partir en stop au marché et donc chez le boucher, il faudra ajouter quelques dirhams. Mais c’est quand même une bonne nouvelle, non ?