Des juges pragmatiques, il en existe

le juge, dans un élan de paternalisme Envers la toute nouvelle jeune divorcée : «Et vous voilà  libre… mais vous voyez comme c’est compliqué les unions avec les étrangers ; que de temps perdu ; si vous épousiez un Marocain, et qu’un problème surgit, et bien ce Marocain on le trouve et vite : s’il est sous l’eau, on l’en sort, et s’il est dans la montagne, on le ramène»

F.S. est une charmante marocaine qui s’est mariée il y a quelques années avec un ressortissant allemand. Tout va bien, le couple s’installe en Bavière où l’époux tient un commerce florissant. Mais comme souvent, bientôt les dissensions commencent, et les disputes suivent. Pour essayer de redresser le cap, les mariés décident alors de venir vivre au Maroc et s’installent à Casablanca. Mais rien n’y fait, cette union prend l’eau de toutes parts, pour de multiples raisons (culturelles, sociales…) mais aussi économiques, car le mari n’arrive pas à trouver un emploi satisfaisant. Et du jour au lendemain, et sans crier gare, le mari disparait. Pfuitt…, envolé, sans laisser d’adresse (ce qui du reste pour un Occidental n’est pas très courtois). Mme S. engage aussitôt une procédure en divorce, aux torts de l’époux. Pour son avocat, la chose est claire: le mari défaillant doit régler à son ex-épouse une pension alimentaire, ainsi qu’une somme d’argent en dédommagement du préjudice subi. Les audiences se suivent, lentement, sans réel progrès notable dans la procédure. A chaque séance, le juge appelle le nom du mari, constate qu’il n’est pas présent, et ajourne l’audience.
Une année s’écoule paisiblement, enfin, pas pour tout le monde. F.S  s’est engagée dans une nouvelle histoire sentimentale, et souhaiterait avoir sa liberté afin de recontracter mariage. Pour elle, un prononcé du divorce devient primordial. Mais les juges qui se succèdent ne voient pas ce côté du problème. Pour eux, la loi est claire, et les textes stipulent  que dans une procédure de divorce, avant tout jugement sur le fond, le magistrat est tenu de tenir une séance de conciliation entre les époux ; et en cas d’échec de cette tentative, il doit obligatoirement convoquer une seconde séance, cette fois en présence de membres de la famille de chaque conjoint. Le principe de ces conciliations est louable, en l’occurrence essayer si possible de réconcilier le couple, mais l’application en est plus compliquée. Et dans notre cas, c’est quasiment mission impossible, d’autant plus que l’indélicat mari a pris le temps d’adresser une lettre à sa conjointe, l’avertissant qu’il ne reviendra pas au Maroc, jamais, et qu’il lui délègue tous pouvoirs en vue de la dissolution du mariage. Un troisième magistrat est alors saisi de l’affaire, ses prédécesseurs ayant été mutés ailleurs. Il comprend très vite le problème et convoque en Chambre du conseil  (procédure plus rapide et plus personnalisée) F.S, qui s’y rend accompagnée de son avocat. Le juge entend boucler l’affaire sans traîner. Il constate donc l’absence du mari et propose une solution inédite. S’adressant à l’avocat de F.S, il lui suggère de trouver un confrère avocat, qui, pour la bonne cause, accepterait de se constituer au nom du mari absent. Les deux avocats se présenteraient ainsi lors de la prochaine audience, l’un pour l’époux, l’autre pour l’épouse. L’avocat du mari demandera un report d’audience afin de faire assister son client, le juge acceptera cette demande, et octroiera un léger renvoi du dossier. Il sait que le mari ne viendra pas de sa lointaine Bavière, et que pour lui l’exotique aventure marocaine appartient au passé. Mais il faut trouver une solution pour F.S., alors le juge joue le jeu. En renvoyant le dossier pour reciter le mari, il joue avec la procédure, en fin juriste qu’il est. Ce subterfuge lui permet en effet d’affirmer que, «cité régulièrement à comparaître, l’époux ne s’est pas présenté» et se trouve donc considéré comme défaillant, offrant du coup à la Cour la possibilité de statuer en son absence. Elle ne s’en priva pas, annulant illico presto le mariage entre F.S. et son germanique époux absent.
Le juge ne put s’empêcher également, dans un élan de paternalisme envers la toute nouvelle jeune divorcée, de lui faire un brin de leçon : «Et vous voilà libre… mais vous voyez comme c’est compliqué les unions avec les étrangers ;  que de temps perdu ; si vous épousiez un Marocain, et qu’un problème surgit, et bien ce Marocain on le trouve et vite :  s’il est sous l’eau, on l’en sort, et s’il est dans la montagne, on le ramène». Propos quelque peu audacieux, certes, mais recevables de la part d’un magistrat efficace et pragmatique.