Des hommes et des machines

Derrière chaque clic il y une information sur nous que nous offrons à la machine, laquelle en fera ce qu’elle voudra : c’est-à-dire tout ou presque. Après plusieurs clics, c’est une partie de nous qui lui appartiendra. Elle sait tout de nous et nous savons si peu sur elle.

Longtemps on a cru que tout cela relevait de la littérature de science-fiction, de la fantaisie ou des fantasmes d’auteurs de livres que nous avons lus jadis. Certains nous ont fait rêver et d’autres nous ont horrifiés. Utopies et dystopies ont forgé l’imaginaire de nombreuses générations, et nous voilà rattrapés aujourd’hui par le futur, fascinés ou perdus dans une modernité survenue à l’improviste et à l’insu des anciens et des non avertis. Nous voilà donc, conjuguant le futur au présent ; un présent opaque où s’incruste déjà un futur incertain, disruptif et imprévisible.

Aujourd’hui, il n’est de bon bec que pour l’Intelligence artificielle nommée seulement par un signe banal en deux lettres : IA ou AI en anglais. Considérée, à tort ou à raison, comme une science cognitive, l’IA est, d’après une définition admise par le plus grand nombre, «l’ensemble des théories et des techniques mises en œuvre en vue de réaliser des machines capables de simuler l’intelligence». Par cette dernière, il faut entendre bien sûr l’intelligence humaine. Nous y voilà donc ! Mais loin de s’aventurer outre mesure dans des explications informatiques et technologiques, devant lesquelles le chroniqueur avoue son incompétence, il serait plus amusant d’interroger la résonnance (ou «raisonnance» ?) de ce nouveau mythe moderne dans une société comme la nôtre ballotée entre tradition et modernité.

Tout d’abord et pour nous rassurer, des spécialistes et experts en la matière, refusent de tomber dans la fascination pour ce grand mythe de la vie moderne. Leur enthousiasme pour la IA ne va pas jusqu’à admettre que cette intelligence remplacera un jour celle de l’homme. Aucune IA ne serait dotée d’une conscience, d’un désir et de toutes ces émotions qui font l’identité de l’être humain. Elle ne serait donc pas une rivale pour l’intelligence naturelle, mais simplement une complice, un support capable d’accomplir, mieux, rapidement et avec une vision lointaine, les tâches quotidiennes qui encombrent et ralentissent notre travail intellectuel. Dans tous les domaines qui vont de la santé et de la biotechnologie, aux transports et à la technologie de l’information et de la communication (comme c’est déjà le cas avec les résultats et les dégâts que l’on sait). Dans ce cas, pourquoi s’en faire si elle n’est qu’une belle et grosse machine à calculer dotée d’une puissance phénoménale ? Exit donc la perspective cauchemardesque à la George Orwell et les prédictions funestes de tous ces récits horrifiants de robots qui surveillent, traquent et punissent les gens de la cité réduits en esclavage. Tout ce passé de lectures fantastiques n’est que fiction, car voici venu le temps de la machine au service de l’homme et qui continue de dépendre de lui, car aussi intelligente qu’elle est, elle n’en est pas moins artificielle et aura encore besoin de nos clics et de nos données personnelles pour se nourrir et se constituer. C’est de ce que nous lui offrons qu’elle se construit et se fortifie, un peu comme dans le poème de Baudelaire, «l’Ennemi», où il écrit : «O douleur ! ô douleur ! Le temps mange la vie/Et l’obscure Ennemi qui nous ronge le cœur/Du sang que nous perdons croît et se fortifie».

Non loin des poètes, qui ont toujours raison, il y a des chercheurs et des savants qui n’ont pas toujours tort. Surtout ceux qui parlent en connaissance de cause parce qu’ils ont contribué à fabriquer cette formidable machine nourries à coup de clics. Ceux-là savent que celui (gouvernement, entreprise ou organisation) qui contrôlent les données des gens sont en mesure de les gouverner. D’autant plus aisément, pour ne pas dire légitimement, qu’ils ont accepté volontairement de se donner à lui. Cette auto-aliénation, qui relève de ce que La Boétie appelle «la servitude volontaire», est déjà en œuvre quand on sait que tout «cliqueur» laisse une trace et en sera prisonnier. Assigné à un algorithme, ce dernier sera son «nouveau cerveau» et sa toute «nouvelle identité». Désormais, cette vision dystopique ne semble plus relever de la science-fiction, car l’intelligence artificielle connectée à la big data est déjà en œuvre chez nous comme partout ailleurs. Elle enjambe le vieux monde, se déploie et avance à coup de prescriptions et de manipulations, créant de faux désirs et de réelles détestations.

Certes, les machines émotives ne sont pas encore inventées et ne le seront jamais, nous rassurent les experts, mais l’angoisse qu’une telle perspective suscite se traduit déjà, et une fois encore, à travers la fiction. Des séries télévisées et des films ont déjà anticipé l’avènement disruptif d’un réseau d’intelligence artificielle capable de penser, de juger et de punir. Annah Arendt, qui a pensé et analysé avec lucidité les signes et manifestations du totalitarisme, écrit: «Penser l’imprévisible, c’est accorder à ce qui arrive la capacité de bouleverser tous nos repères».