Des hommes et des chiffres

Parfois, on a l’impression que les chiffres ont pris la place et du jugement et de l’opinion, quand ils n’ont pas remplacé la solution du problème, tant la présentation chiffrée se suffit à  elle-même.

«Lorsque la mémoire était la seule écriture, l’homme chantait. Lorsque l’écriture naquit, il baissa la voix. Lorsque tout fut mis en chiffres, il se tut». Cette fine et souriante pensée du critique et romancier Robert Sabatier est constamment contredite par plusieurs responsables de chez nous. Vous n’avez pas remarqué cette folle tendance à  dégainer des chiffres et des statistiques à  tout bout de champ et à  bout portant ? A chaque sortie médiatique, dans chaque tribune et jusque dans les mosquées, on nous dit tout en chiffres ; et à  nous de nous démerder avec les conclusions à  en tirer. D’accord, les chiffres sont têtus, mais à  ce point, ce n’est plus de l’entêtement c’est de la croyance quasi mystique. Parfois, on a aussi l’impression que les chiffres ont pris la place et du jugement et de l’opinion, quand ils n’ont pas remplacé la solution du problème, tant la présentation chiffrée se suffit à  elle-même. Cette «chiffrose» aiguà« a fait son apparition depuis quelques années auprès de quelques responsables. Certains chiffrologues – si, si, ça existe car le mal exige désormais d’être analysé par des compétences reconnues – datent tout cela depuis le fameux rapport de la Banque mondiale qui fit dire à  Hassan II que l’économie du pays risquait une crise cardiaque. L’expression avait fait florès avant d’être relayée par tout et par tous depuis que le Roi défunt la prononça, au milieu des années 90, devant un parterre parlementaire «emburnoussé» en blanc immaculé et, comme de bien entendu si l’on ose dire, dans un silence de mort. Mais ce silence ne dura que ce que dure une cérémonie d’ouverture d’une session parlementaire. Depuis, on parle la langue des chiffres en plus de la langue de bois dans un bilinguisme déroutant. Voulez-vous savoir le nombre de pauvres qui se baladent sans un rond dans nos villes ou nos campagnes, hommes, femmes, jeunes, vieux ? Il n’y a qu’à  demander ! Vous pouvez aussi affiner les chiffres car il y a pauvres et pauvres. Vous avez le pauvre actif : c’est un mec qui a un boulot, sauf qu’il ne gagne pas des masses mais il gagne à  être connu au milieu de la masse à  défaut d’être reconnu. Alors vous me direz : qu’est-ce que le contraire d’un pauvre actif? Pas simple, c’est presque une colle une question pareille. Ce n’est pas le pauvre passif et encore moins le riche et ça m’étonnerait beaucoup que l’on puisse le voir à  l’Å“il nu, ni même à  l’aide de calculs statistiques ou de sondages.

Il a bien raison celui qui a dit que «le sondage est le jeu de mots des chiffres». Ce qui fait du contraire d’un pauvre actif une personne métaphore, un personnage de fiction qui erre dans les rues de la vie à  la recherche d’un pain quotidien «relativement hebdomadaire» comme dirait Prévert. A force d’être cités, agités, brandis tantôt comme un épouvantail et souvent comme preuve de transparence et de bonne gouvernance, les chiffres déréalisent la vie et donnent de celle-ci une vision opaque et sinistre. Rémy de Rougemont qui n’a pas vécu au-delà  de 1915, et n’a donc pas connu la frénésie des chiffes pendant près d’un siècle, s’en gaussait déjà  à  son époque: «La statistique est l’art de dépouiller les chiffres de la réalité qu’ils contiennent. (Un) égale (un) parfois ; le plus souvent (un) égale (x)». Restons dans les inactifs et dans les chiffres qu’on leur colle au dos pour citer le ministre de la Justice. Passant en revue les statistiques des affaires traitées par les tribunaux, M. Bouzoubâa a précisé, chiffres à  l’appui, que la délinquance n’est pas l’apanage des chômeurs. Ce sont plutôt les gens qui bossent qui «commettent le plus d’infractions». Pour faire court et simple, on peut dire que si ceci explique cela, il est aisé de comprendre le pourquoi du comment. Un mec qui n’a pas de quoi payer un ticket de bus ne va pas aller griller un feu rouge au bord d’une BMW.

A moins qu’il ne la pique au parking de La Mamounia, ce qui constitue une infraction du code de la route doublée d’un délit de vol qualifié. Dans ce cas de figure, on n’a plus affaire, en effet, à  un chômeur mais à  un voleur qualifié mais un peu rêveur au passage du feu au rouge. Autre révélation amusante dans ces chiffres sur la population carcérale au Maroc : il y a plus de célibataires délinquants que de personnes mariées. Les criminologues et autres «profilers» qui ont de l’humour diraient que c’est là  o๠le célibat blesse. Je laisse le mot de la fin à  un grand et néanmoins célibataire impénitent, l’Abbé Pierre, qui a écrit dans son ouvrage Servir: «Les hommes politiques ne connaissent la misère que par les statistiques. On ne pleure pas devant les chiffres». Non, monsieur l’Abbé, on ne pleure pas, mais qu’est-ce qu’on se marre !…