Des grèves sans grévistes dans les tribunaux

Dans le hall du tribunal de commerce de Casablanca, ils étaient une bonne trentaine de fonctionnaires à  scander des slogans en brandissant des pancartes. Curieusement, tous les bureaux des fonctionnaires étaient vides au même moment : Tribunal en grève. Ok. Mais, sachant que pour ce seul tribunal, on compte bien quelque deux cents fonctionnaires, ceux qui ne scandaient pas de slogans… ils étaient où ?

Ces derniers temps, c’est reparti pour un tour : les fonctionnaires du ministère de la justice multiplient les mouvements de grève, arrêts de travail ou sit-in de protestation. Tout ceci entrave bien entendu le bon fonctionnement des tribunaux, perturbe les citoyens en attente de décisions de justice, et grèvent lourdement les caisses de l’Etat : car un tribunal ça rapporte énormément d’argent au Trésor public. Que revendiquent donc ces fonctionnaires ? Leurs mouvements sont-ils légaux ? Que dit la loi à ce sujet ? Quel est le rôle exact des syndicats dans cette histoire ? Essayons d’y voir plus clair.

Les amendes et réclamations sont claires et classiques : revalorisation du statut de secrétaire-greffier ; augmentation des salaires ; versement de reliquats de prime anciens mais non réglés…sont les principales revendications. A la fin du printemps dernier, des séances de négociations entre les responsables gouvernementaux (ministre de la justice et des libertés, celui des finances et de l’économie) et les représentants syndicalistes avaient abouti à un accord satisfaisant les principales demandes. Accord qui devait, en principe, entrer en application dès le mois de septembre 2012. Or, pour des raisons conjoncturelles (notamment le retard pris pour l’adoption de  la Loi de finances), le mois d’octobre est arrivé sans que rien ne se produise (ni versement de primes, ni adoption du statut des greffiers), et, mécontents, les fonctionnaires ont, à nouveau, menacé d’entamer des mouvements de grève. Il leur fut répondu qu’un processus de règlement était en marche, et qu’il convenait donc de patienter un peu. Ce qui ne fut guère apprécié par (certains) syndicats, qui appelèrent donc leurs adhérents à cesser le travail. Sauf que, sauf que. Ces mouvements de grève sont illégaux, puisque la loi organique censée réglementer ce droit n’existe pas encore. D’où l’ambiguïté suivante : le droit de grève est un droit garanti par la Constitution depuis… 1962 ! Une loi devait suivre dans la foulée, et il en a toujours été ainsi. La loi est donc pratiquement muette à ce sujet, hormis de vagues allusions dans le code du travail. Tous les partenaires sociaux sont conscients de la nécessité de légiférer à ce sujet, mais tous remettent le débat à plus tard, pour d’obscures raisons, plus politiciennes que pratiques : les syndicats craignent que l’on rogne sur leurs pouvoirs, et les pouvoirs publics n’ont aucune envie de se mettre la classe ouvrière à dos. De plus, les différents syndicats, loin d’afficher un front commun, sont eux-mêmes en désaccord entre eux, chacun ayant sa propre vision de la question.

En attendant Godot, ou l’adoption de cette fameuse loi, le flou total entoure ces mouvements de protestations. Ainsi, mécontents de ne pas avoir été ni entendus ni satisfaits, les fonctionnaires grévistes ont innové… en investissant certains tribunaux, comme la Cour d’appel de Casablanca, (Avenue des F.A.R). Chaudement vêtus, munis de coussins et couvertures, équipés de bonbonnes de gaz pour se faire à manger, ils n’ont pas quitté les lieux à la fin de leur journée de travail, se préparant à passer la nuit dans les locaux occupés. Mais vers trois heures du matin, les forces de l’ordre sont intervenues en force, et sans douceurs particulières pour faire évacuer les grévistes. Heurts violents, insultes, blessures : mission accomplie et tribunal «libéré» ! Mais du coup, nouvelle grève en protestation à l’intervention musclée de la police, ce qui est aberrant ! Le ministère réagit en affirmant que des ponctions sur salaires seront dorénavant effectuées à l’encontre des grévistes, entraînant les hurlements des syndicats…et l’appel à une nouvelle grève. En clair, les fonctionnaires veulent continuer à être payés sans pour autant travailler, perturber durablement un service public vital par l’occupation des tribunaux, et se fâchent quand on leur demande de vider les lieux ! Situation ubuesque s’il en est.
Et de plus, ils sont où les grévistes ? À la plage ? En voyage ?
Le fait est que dans le hall du tribunal de commerce de Casablanca, ils étaient une bonne trentaine de fonctionnaires à scander des slogans en brandissant des pancartes. Curieusement, tous les bureaux des fonctionnaires étaient vides au même moment : tribunal en grève.
O.K. Mais, sachant que pour ce seul tribunal, on compte bien quelque deux cents fonctionnaires (au minimum, et à vue de nez), ceux qui ne scandaient pas de slogans… ils étaient où ?