Des grenades dégoupillées

On pourrait bien sûr s’appesantir sur les défaillances de la sécurité. Le fait qu’on ait laissé, une fois encore, pénétrer dans le stade des gens en possession d’armes blanches, de chaînes en fer et d’immenses gourdins. Sur les raisons pour lesquelles des caméras n’ont toujours pas été installées aux entrées pour contrôler leur bon déroulement…

Ce samedi 19 mars, de nouveau, la violence a parlé. Pas celle de Daesh mais celle des stades avec un bilan qui n’a rien à envier à celui d’un attentat terroriste : 3 morts, plus de 50 blessés dont plusieurs dans un état grave. Piètre consolation que de se dire que le Maroc n’est pas le seul concerné, que le phénomène est universel, que partout où se pratique le football, il génère du hooliganisme ; il y a eu mort d’homme pour une histoire de ballon. Et ce n’est pas la première fois dans le pays, même si le nombre des victimes, tout comme les images de la violence inouïe qui a opposé deux groupes de supporters du Raja de Casablanca à l’issue du match RCA-CRA, ont choqué au plus haut point, et ce, au-delà des frontières, l’information ayant été largement reprise par les médias étrangers. Le plus invraisemblable dans ces dramatiques incidents est l’absence totale d’enjeu à leur origine. Habituellement, les débordements qui naissent en marge des matchs de football résultent de clashs entre supporters des équipes adverses, ou entre hooligans et  forces de l’ordre quand de la déception et de la colère ont été engrangées à l’issue d’une défaite. Or, ce samedi, au stade Mohammed V, il n’y avait rien de tout cela. Le Raja venait d’obtenir sa cinquième victoire d’affilée, ce devait donc être la fête pour les siens. Or c’est de ses propres rangs que l’incendie est parti, qui plus est sur une futilité, un désaccord entre deux clans de supporters sur les modalités de la célébration du 67e anniversaire du club. Selon les informations diffusées par la presse, les uns voulaient allumer les fumigènes à la 67e minute quand les autres préféraient attendre la fin du match. Ceux-là mêmes qui, quelques minutes plus tôt,  célébraient à l’unisson la victoire de leur équipe se sont retrouvés à se battre à mort pour une question de timing ! L’absurdité élevée au rang de symbole ! On pourrait bien sûr s’appesantir sur les défaillances de la sécurité. Le fait qu’on ait laissé, une fois encore, pénétrer dans le stade des mineurs, des gens en possession  d’armes blanches, de chaînes en fer et d’immenses gourdins. Sur les raisons pour lesquelles des caméras n’ont toujours pas été installées aux entrées pour contrôler leur bon déroulement. Enfin, sur l’incapacité du club à gérer ses supporters. Le problème de fond reste  ailleurs, il va au-delà du phénomène hooligan, et donc du simple fait divers. Il est dans l’intense mal-être exprimé à travers ce déversement inouï de violence aveugle et gratuite, celui de toute une catégorie de jeunes dont le football est devenu l’exutoire des frustrations. Ce qui frappe en effet chez nos «hooligans», à la différence de ce qui se passe ailleurs où des âges et des catégories sociales différentes se côtoient, c’est leur extrême jeunesse. Des adolescents pour la plupart, et qui ne sont pas tous des cas sociaux. Dans la bouche des parents effondrés attendant à la porte du commissariat ou de l’hôpital, dans celle de ce frère éploré évoquant la personnalité du cadet tué dans les échauffourées, reviennent les mêmes descriptions : «C’est un garçon calme qui travaille bien à l’école, je ne comprends pas pourquoi on l’arrête», «c’était le préféré de ma mère, celui qui restait à ses côtés quand elle était malade, le plus gentil de ses fils, pourquoi lui !». Des gamins «tranquilles» victimes d’autres tombés dans la marge? Ou toute une jeunesse sans cap, laissée livrée à elle-même et éduquée à la violence, qui sous les effets du groupe et de celui des psychotropes (on ne dénoncera jamais assez les méfaits du karkoubi) n’est plus qu’une grenade dégoupillée prête à exploser au moindre prétexte. Que fait le ministère de la jeunesse, ce ministère dont on n’entend jamais parler au point de s’interroger sur son existence effective? Quelle politique met-il en place pour encadrer et canaliser l’énergie bouillonnante de la jeunesse marocaine ? Où sont ces mouvements de scouts par lesquels bon nombre de leaders historiques sont passés et ont été formés, ces maisons de la jeunesse où prirent naissance, dans les années 60-70, des groupes et des artistes mythiques? Entre ceux qui s’entretuent sur les stades et ceux qui rejoignent les rangs de Daesh, un même fil directeur, celui du vide, un vide sidéral qui fait de la vie une absurdité. Pour remplir ce trou qui rend fou, tout est bon. L’aubaine pour les pourvoyeurs de mort, qu’ils soient dealers ou djihadistes.