Des enfants en commun

La dimension marocaine, comme hier espagnole, italienne ou portugaise, devient à  son tour constitutive
de l’identité française et cela s’inscrit dans l’évolution normale des populations.

Du premier voyage du nouveau Président de la République française au Maroc, on pourrait ne retenir que la rafale de contrats signés, le soutien apporté au plan d’autonomie au Sahara et la mise en place de relations décomplexées entre des dirigeants appartenant à  une génération nouvelle et maniant davantage le langage de la realpolitik que celui de l’affect. On pourrait, comme Nicolas Sarkozy quand il dit : «Parlons au Maroc nouveau, arrêtons avec la nostalgie», cesser de se référer au passé pour juger du présent, faisant de celui-ci le point de départ à  partir duquel définir l’avenir. Mais, le voudrait-on que l’on n’y parviendrait guère, le poids de l’histoire ne se laissant jamais complètement «évacuer». C’est à  la lucarne d’hier qu’aujourd’hui prend toute sa mesure et celle du chemin parcouru. Aussi, pour qui tient compte de la symbolique des situations, de cette visite présidentielle, une image en particulier serait à  retenir. Parlante en soi, elle l’est plus encore quand, feuilletant l’album photo des relations franco-marocaines, on en extirpe un instantané jauni pour le placer en contre-plan. Dans le premier cliché donc, Rachida Dati, ministre de la justice française et son homologue marocain Abdelouahed Radi, paraphent des accords de coopération sous les yeux de Nicolas Sarkozy et de Mohammed VI. Pour ce qui est du second, il montre des hommes, alignés à  la queue leu leu, que d’autres examinent comme on le ferait pour du bétail : en palpant leurs muscles et en examinant leur dentition. Cette image date des années 50-60, quand les entreprises françaises, alors en pleine expansion, connaissaient un fort besoin en main-d’Å“uvre et qu’elles venaient sur place au Maghreb se fournir en force de travail dans la plus pure tradition coloniale. Ce travail de recrutement était confié à  des individus dont le comportement tenait plus de celui du négrier que de celui du chef du personnel. D’o๠ces images disponibles dans les archives et qui éveillent à  leur vue colère et révolte chez tout Maghrébin. En comparant le premier cliché au second, on mesure ce que fut le point de départ du rapport entre les deux pays. Et on se prend à  penser que, parmi ces hommes traités hier avec le plus grand mépris, il y eut peut-être cet ouvrier dont la fille aujourd’hui dà®ne à  la table du Roi. Et y dà®ne en tant que ministre de la France.

La présence de la garde des Sceaux Rachida Dati, au sein de la délégation accompagnant le président français lors de son voyage au Maroc, ne doit rien au hasard. Elle est un atout dont ce dernier aurait eu bien tort de se priver tant il est vrai que cette nomination a créé plaisir et fierté au pays d’origine de l’intéressée. Mais, au-delà  de la dimension émotionnelle, une Rachida Dati aux côtés du président français est signifiante en ce qu’elle avalise la nature nouvelle prise par le lien Maroc-France au fil du temps. «Sarkozy est venu demander la main de Rachida Dati à  Mohammed VI», a été le commentaire rieur fait du dà®ner aux allures familiales offert par le Souverain à  Sarkozy et auquel la garde des Sceaux était aussi conviée. Par son maniement formidable de l’humour, la société montre qu’elle saisit parfaitement le sens des situations.

En effet, le lien existant entre les deux pays dépasse la simple relation diplomatique. De l’histoire, il n’est plus non plus que le reflet. Hier, c’était la France qui était au Maroc. Aujourd’hui, c’est le Maroc qui est en France et participe à  nourrir son identité. La présence depuis plus de cinquante ans d’une communauté marocaine en territoire français produit maintenant ses effets. Les deux pays ont désormais des enfants en commun, ce qui n’était pas le cas avant. Avant le rapport se limitait à  la relation coloniale, aujourd’hui il relève du registre identitaire. Voilà  qui devrait pousser à  revoir certains concepts et à  cesser d’appréhender la culture de l’autre avec le complexe du colonisé. La donne a changé. La dimension marocaine, comme hier espagnole, italienne ou portugaise, devient à  son tour constitutive de l’identité française et cela s’inscrit dans l’évolution normale des populations. L’identité, c’est cela, une dynamique permanente car vivante. Prenons-en acte pour nous ouvrir au monde et accepter que nous aussi, ainsi que notre identité, sommes en constant mouvement.