Des contenants dépouillés de contenu

Conscientes de l’insécurité grandissante, les autorités nous ont dotés d’une nouvelle police urbaine. Véhicules rutilants et uniformes flambants neufs. Ces jeunes forces de sécurité, dignes de figurer dans une série policière, en «jettent». Mais qu’en est-il de ce qui ne se revêt pas ? Qu’en est-il du sens du devoir et de la responsabilité?

Le jour tombe. Quittant son bureau, M. rentre chez lui à pied, par son chemin habituel, une parallèle au bd. Zerktouni reliant l’avenue Hassan II au bd. Brahim Roudani. La ruelle passe juste derrière l’ancien commissariat central de Casablanca. Pendant que notre homme marche, son téléphone sonne. Il répond. Occupé avec son interlocuteur, il ne remarque pas que deux jeunes ont aligné leurs pas sur les siens. Soudain le reflet d’une lame brille. «Ton portable», lui balance l’un des deux gars sur un ton qui ne souffre pas de discussion. En un tour de main, l’appareil change de propriétaire. Les agresseurs s’enfuient. A l’autre bout de la rue, une voiture bleue des nouvelles forces de sécurité est à l’arrêt. M. court vers ses occupants et les informe du vol dont il vient d’être victime.
«Allez au commissariat, montez au troisième étage, ils prendront votre déclaration», lui répond l’un des policiers.
«On peut encore les rattraper, ils viennent juste de filer par là !», s’exclame M. en montrant du doigt la direction prise par les voleurs. Réponse des policiers : «Il est six heures, nous, nous avons terminé notre service, voyez les collègues».
C’était quelques jours avant l’Aïd. Depuis, le bêlement des moutons est en passe de laisser place au silence. Plaise à l’étranger qui nous visite pour la première fois de ne pas choisir le matin de l’Aïd pour débarquer dans nos villes. Ces rues désertes avec ces hommes munis de grands couteaux et le tablier taché de sang occupant l’espace en conquérant ont de quoi désarçonner le cœur le plus bienveillant. Ceci étant, les «grands couteaux» ont été dégainés bien des jours avant. Toute tradition a sa raison d’être et chaque culture se prévaut des siennes.
Là où le bât blesse, c’est quand le rituel se vide de son sens et devient prisonnier de paramètres sans relation aucune avec sa symbolique initiale. Ainsi du poids de la pression sociale lors d’une fête par laquelle se commémore le sacrifice demandé par Dieu à Ibrahim en témoignage de foi. En prévision de cette célébration, les couteaux s’affûtent. Mais pas uniquement ceux qui vont trancher la gorge du mouton. Egalement ceux qui vont éventrer les bourses. La sienne… ou celle du voisin. A l’approche de l’Aïd el Kébir, les vols connaissent un pic alarmant. L’ampleur du phénomène est telle qu’il devient donnée inhérente à la fête, dans l’esprit des gens. «Hdi rassak (fais attention)! vous conseillera-t-on, rah jnaoua tay tmadaou (les couteaux s’affûtent)». Les petites agressions telle celle vécue par M. se multiplient. Chaque jour apporte son lot d’histoires, plus inquiétantes les unes que les autres. On ne se contente plus d’arracher le portable au distrait qui en fait usage dans la rue mais on le menace d’une arme. Aujourd’hui blanche, mais demain ? Pour anecdotique qu’elle soit, l’agression précitée rend compte de l’évolution de plusieurs phénomènes à la fois.
D’abord, et pour continuer sur la réflexion première, de la contradiction flagrante entre la symbolique religieuse (témoigner sa foi et sa soumission à Dieu) de la fête et les pratiques extrêmes auxquelles sa célébration conduit parfois. Pour ne pas être celles dont les enfants n’auront pas de mouton à exhiber dans le quartier, les familles les plus modestes se saignent à blanc. Plus grave encore, des jeunes se transforment en délinquants. Le poids du regard des hommes se fait plus lourd que celui de Dieu. En cette matière comme en tant d’autres.
M. se fait voler son portable. Soit. Bien rares sont ceux qui n’ont pas eu à subir pareille mésaventure. Celle-ci cependant restait le fait de petits voleurs à la tire qui dérobent l’objet à l’insu de son propriétaire ou, au plus, en le lui arrachant des mains. Dans le cas présent, un autre cas de figure s’est joué : celui de l’agression à l’arme blanche. Pour un portable ! Un mauvais coup parti et le délit se mue en crime. Sans être parano, on ne peut qu’enregistrer l’évolution problématique de l’insécurité dans nos villes. Conscientes de cette donnée, les autorités nous ont dotés d’une nouvelle police urbaine. Les véhicules sont rutilants et les uniformes flambants neufs. Ces jeunes forces de sécurité, dignes de figurer dans une série policière, en «jettent». Mais qu’en est-il de ce qui ne se revêt pas ? Qu’en est-il du sens du devoir et de la responsabilité?
Les rituels et les uniformes, c’est très bien. Encore faut-il œuvrer pour ne pas les laisser se muer en contenants dépouillés de contenu