Des bourgeons d’espoir

Réforme de la moudouwana, parole libérée des suppliciés du régime, le Maroc a multiplié en 2004 les premières dans le monde arabe.
Pour une fois, il a tenu l’affiche autrement
que par la misère ou l’exotisme.

L’année 2004 a tiré sa révérence, bonjour 2005! Que cette nouvelle année soit pour tous les hommes de la terre plus clémente et plus douce que celle dont elle a pris le relais. Mais est-il un temps sur cette planète où le rire ne succède pas aux larmes, où le bon ne fait pas la nique au mauvais, où l’homme ne donne pas la pleine mesure de ce qu’il est, à savoir se faire dispensateur du meilleur et du pire. Quand on parle de souffrance et de peine, la pensée va d’abord vers ces lieux crucifiés que sont les espaces de conflits déclarés où le sang coule à longueur de jour. Ailleurs où la paix civile est de mise, la violence n’en déserte pas pour autant les cœurs et ses ravages oblitèrent les horizons. Aussi ne peut-on que formuler des vœux pieux pour voir se lever en cette année nouvelle un vent de miséricorde suffisamment puissant pour purifier les atmosphères de tous les miasmes de la haine qui les empoisonnent. Le miracle de la vie fait qu’il est des instants de grâce même là où la mort rode sans relâche. Comme se côtoient sous des cieux en apparence sans nuages des misères et des douleurs inouïes. Ainsi en est-il de ce monde dont le bateau tangue sur des mers sans cesse démontées.
Pour ce qui est de la nôtre, sa capacité à multiplier les visages est immense. Tantôt souriants, tantôt grimaçants, ils rendent compte d’une réalité polymorphe qui, tel un kaléidoscope, renvoie des reflets différents selon l’angle à partir duquel on l’aborde. Comme à chaque changement de calendrier, la tradition journalistique veut que l’on en privilégie quelques-uns pour tenter de circonscrire ce qui, au cours de l’année écoulée, peut être considéré comme porteur de sens. Par porteur de sens, il faut entendre tant les signes de changement que les indices de régression ou du moins de refus d’évolution dans un contexte où des mouvements contradictoires travaillent en profondeur la société. Les uns abondent comme les autres, d’où la difficulté à arrêter un choix
S’il ne fallait pourtant ne retenir qu’une image de 2004, une image symbole de ces moments uniques où l’histoire se fait sous vos yeux, la mienne serait celle du visage aux traits figés par l’émotion d’un homme à qui il revenait de donner le coup d’envoi d’une cérémonie inconcevable il y a peu d’années encore : le visage de Driss Benzekri, président de l’Instance équité et réconciliation, en ce jour mémorable du 16 décembre 2004. Au-delà des mots qu’il prononça en sa qualité de chef d’orchestre de ce qui allait suivre, il y avait, plus parlant encore, la pâleur cadavérique de son teint. Sa voix qui tremblait imperceptiblement. Son regard que l’on sentait à tout instant sur le point de se brouiller. Le temps en cet instant s’est dissout. Passé, présent, futur se sont confondus. Revenir à ce qui fut pour jeter les bases de ce qui sera, c’était là et tout de suite que cela se jouait. Quoique l’on puisse penser des limites de l’événement, nul ne peut en nier la dimension proprement révolutionnaire. Cet homme, dans son costume officiel, qui introduisit au nom de l’Etat les victimes de ce même Etat, cet homme-là portait lui aussi dans sa chair les traces brûlantes des sévices infligés par un système qui, de la répression systématique, avait fait sa politique. Beaucoup de choses ont été écrites à ce propos, certaines réduisant la portée de l’événement du fait de l’impunité des tortionnaires et de la persistance actuelle des abus et des dérapages en matière d’atteinte aux droits de l’homme. Il demeure que l’Evénement a eu lieu. Cet Evénement n’est autre que le jugement en direct du système qui a sévi pendant plus de quarante ans. La RTM retransmettant la parole des victimes à trente millions de Marocains médusés d’entendre à l’antenne ce que l’on se chuchotait en tremblant au creux de l’oreille. Qui, il y a juste cinq ans, aurait pu imaginer un tel scénario ? Qui aurait pu concevoir de trouver un jour dans la presse nationale des titres du style «Faut-il juger Hassan II». 2004 restera l’année où cet impossible est devenu possible, ouvrant la voie à un processus interne de désacralisation des instances suprêmes du pouvoir, processus sans lequel aucune démocratie réelle ne peut voir le jour. Réforme de la moudouwana, parole libérée des suppliciés du régime, le Maroc a multiplié en 2004 les premières dans le monde arabe. Pour une fois, il a tenu l’affiche autrement que par la misère ou l’exotisme. Réconciliation, a-t-on dit ? Dans un paysage dont les contours restent d’une extrême dureté, des bourgeons d’espoir semblent éclore. Rêvons que 2005 les portera à maturité