Des barreaux plein la tête

La société marocaine a beau s’être modernisée, l’individu en tant que tel y reste de peu de poids. Il n’existe qu’en tant qu’élément du groupe, de la collectivité, au sein de laquelle on attend de lui qu’il se dilue.

Le suicide fait partie de ces tabous sur lesquels le voile ne se lève que difficilement au Maroc. Il l’est d’autant plus quand il touche à des professions symbolisant l’ordre et l’autorité. On nommera ici la police, un corps mal aimé et pourtant indispensable à la sécurité des citoyens. En cette fin février, en l’espace de quarante-huit heures, deux cas de suicide ont été enregistrés dans ses rangs. Le 27 février, un membre de la DGSN s’est donné la mort à Oujda. Le lendemain, toujours dans cette même région de l’Oriental, un officier a mis fin à ses jours. Juste un concours de circonstances ? Ces deux drames, malheureusement, ne constituent pas des cas isolés comme ils ne concernent pas une région en particulier. En janvier, à Kalaât Sraghna, un agent s’était tué chez lui, alors qu’il était en congé de maladie. En novembre, à Casablanca cette fois-ci, un autre policier s’était également tué à son domicile. Une dramatique série noire au moment même où la diffusion, début février, sur le net d’une vidéo dans laquelle un policier menaçait de se suicider vient de faire beaucoup de bruit.

Lors de l’inauguration d’infrastructures de police à Ben Msiq, ce fonctionnaire, qui avait été démis de ses fonctions, a interpellé le wali de Casablanca. Il s’est adressé à lui pour dénoncer l’injustice dont il serait l’objet et menacer de se donner la mort, à lui et à sa famille si sa hiérarchie continuait de refuser de le rétablir dans ses droits. Suite à cet incident, quelle fut donc la réponse de celle-ci ? Une prise en charge psychologique de l’intéressé, pour le cas où ce dernier aurait vraiment été dans un état suicidaire ? Pas tout à fait, non. Quelques jours plus tard, les médias rapportaient que, selon un communiqué de la wilaya du Grand Casablanca, l’homme avait été placé en garde à vue pour approfondissement d’enquête et devait être déféré devant le parquet général. Il risquait des poursuites pour non-respect de la voie hiérarchique, non-respect des décisions de ses supérieurs et… menaces de suicide. Bref, on l’avait, illico presto, envoyé couver sa déprime derrière les barreaux !

Même s’il s’agit d’un corps où, pour être censé le représenter, on ne badine pas avec l’autorité, ce type de réponse est symptomatique de la société où nous vivons. Une société où le langage répressif prend le dessus sur le reste. Cet homme a osé présenter des doléances à un supérieur sans passer par les voies autorisées ? Il doit d’abord être réprimé et qu’importe s’il est possiblement suicidaire. Le plus important n’est pas son état mental mais l’ordre enfreint. La société marocaine a beau s’être modernisée, l’individu en tant que tel y reste de peu de poids. Il n’existe qu’en tant qu’élément du groupe, de la collectivité, au sein de laquelle on attend de lui qu’il se dilue. Mais, dans le même temps, cette collectivité n’assure plus correctement l’une de ses fonctions majeures, la protection de ses membres. Et cela participe à son mal-être, mal-être dont le suicide est l’une des expressions extrêmes. Que la police soit confrontée à ce phénomène n’est à la fois ni surprenant ni anodin. Ne se situant pas hors du champ social, ce corps est concerné au même titre que les autres par les dysfonctionnements sociaux. Sans doute même plus eu égard au stress et à la lourdeur de la tâche sécuritaire qui lui incombe. Mais, dans le même temps, ce n’est pas anodin.

Car si même ceux qui portent l’uniforme craquent au point que le phénomène gagne en visibilité, c’est que le mal-être général est réellement profond. Sauf que cela fait désordre au moment où, du fait de la conjoncture nationale et internationale, les questions de sécurité sont plus que jamais à l’ordre du jour.

Il n’y a cependant pas lieu de s’étonner. Les deux phénomènes, des suicides en expansion, dans la police et ailleurs, et une menace terroriste grandissante, ont en commun le même catalyseur : une désespérance face à la vie. La fascination morbide exercée par l’idéologie djihadiste sur ses jeunes recrues tire de là sa substance. A défaut de réussir leur vie, ces derniers se voient proposer de «réussir» leur mort. Quand d’autres vont se tirer une balle et être accusés de lâcheté, les terroristes djihadistes optent pour le «martyr» et la mort à la une des médias. En se penchant sur les causes du suicide, on se penche sur celle du terrorisme. Et si la réponse sécuritaire est souvent indispensable, elle est largement insuffisante. En elle-même, elle est l’expression de l’échec. Mettre au frais un policier qui exprime des velléités suicidaires ?

L’asile psychiatrique de Berrechid a fermé ses portes mais ses barreaux se dressent toujours dans les têtes.