Des «Tulipes» au pays de l’oncle Sam

Selon les estimations officielles, on compterait actuellement 100 000 Marocains aux USA. Mais au regard du nombre de fois que nous les avons croisés sur notre route, ce chiffre paraît bien en deçà  de la réalité.

New York, Manhattan city. La nuit tombe doucement sur Le-xington Avenue. La tension se relâche. Les pas se font moins rapides. Au coin de la 60è rue, le vendeur de hot-dog sert ses derniers clients. Nous en sommes. L’envie d’un hot-dog américain typique, celui que l’on mange dans la rue avec une débauche de moutarde et de ketchup accompagne nos premiers pas dans la Grande Pomme. Et là , surprise ! Sur qui tombe-t-on ? Sur un compatriote! Mustapha, un originaire de Beni Mellal, est arrivé aux States grâce à  la «loterie», l’immigration par tirage au sort instituée par les Américains il y a quelques années. Bien que frais venu aux USA, le jeune homme a déjà  acquis le look et le bagout du lieu. Est-il heureux d’être là  ? La réponse est sans équivoque. Il travaille, a un logement et personne ne lui cherche noise. La seule ombre au tableau se rapporte à  ses compatriotes, à  leur absence totale de solidarité les uns à  l’égard des autres. Alors Mustapha prend du champ et limite ses fréquentations au sein de la communauté. Du coup, le sentiment d’exil se fait plus lourd, plus mordant. Et notre jeune d’évoquer les immigrants des autres parties du monde qui se serrent les coudes et se soutiennent mutuellement. Pourquoi eux et pas nous ? s’interroge-t-il. Nous le quittons sans avoir trouvé la bonne réponse. Trouver un Marocain vendeur de hot-dog en plein Manhattan nous paraà®t de prime abord le fait d’une coà¯ncidence rare. Mais quelques centaines de mètres plus loin, sur la même avenue, rebelote ! Cette fois, il s’agit du gérant d’une pizzeria. Là  aussi, portées par une ultime petite faim, nous pénétrons par le plus grand des hasards dans son snack. Et tombons à  la renverse en entendant à  nouveau parler marocain. A la différence de Mustapha, notre second compatriote a quinze ans de vie aux USA à  son actif. Côté professionnel, tout va bien. De l’argent, il en gagne correctement mais cela nécessite de travailler dur, très dur. Plus de dix heures par jour. Alors, pour ce qui est de la qualité de vie, vous dit-il, le regard voilé par la nostalgie, pas de comparaison possible avec le Maroc. Selon les estimations officielles, on compterait actuellement 100 000 Marocains aux USA. Mais au regard du nombre de fois que nous les avons croisés sur notre route, ce chiffre paraà®t bien en deçà  de la réalité. Après le vendeur de hot-dog et le gérant du snack, il y eut ensuite le chauffeur de taxi, le marchand de glace, la serveuse de restaurant, l’enregistreur des bagages à  l’aéroport, bref, o๠que nous allions, nous retrouvions le Maroc fondu dans la formidable diversité culturelle américaine. Après la première génération des «cerveaux», des Marocains de toutes catégories sociales, par le fait de la loterie précitée, ont investi le «Nouveau monde». Est-ce à  dire que l’Américain moyen connaà®t mieux notre pays ? Pas vraiment. Quand vous échappez, en disant «Morocco», au désormais célèbre «Ah, Monaco!», l’image que votre interlocuteur se fait de vous reste des plus primaires. A savoir celle d’un pays arabe parmi d’autres, avec tous les clichés que cela suppose, notamment sur la question de la femme. D’o๠le besoin, exprimé par la représentation diplomatique marocaine aux USA, d’agir pour modifier cette image, la bataille décisive en cours actuellement aux Nations Unies sur la question du Sahara nécessitant en particulier de mettre tous les atouts dans son jeu. Un groupe de femmes des médias (d’o๠le «nous» employé) s’est donc rendu sur place pour rencontrer les vis-à -vis américains et parler des avancées juridiques du Maroc en matière de statut personnel. Pour donner à  voir aussi, par sa seule existence, un visage différent de celui de l’être reclus, opprimé et soumis habitant l’imaginaire américain au sujet de la «femme arabe». Ce fut l’occasion d’échanger, en toute franchise et en toute liberté, avec un interlocuteur que, de ce côté de l’Atlantique, on ne perçoit plus aussi qu’à  travers le prisme déformant de l’occupant honni. Apprendre, au niveau de soi-même, à  distinguer entre un peuple et une politique, casser des clichés et se révéler à  l’autre dans la diversité de sa réalité, tel fut l’exercice, fort intéressant, auquel cinq femmes, de sensibilité et de parcours différents, s’exercèrent tout le long d’une semaine. Wall Street Journal, Newsweek, The Economist, The Boston Globe Journal, etc., les contacts avec des rédactions plus prestigieuses les unes que les autres furent fort riches. Mais plus instructif, peut-être, fut de se plonger au cÅ“ur de cette multitude américaine. De se frotter à  son extraordinaire diversité et tout aussi saisissante vitalité. Rien d’étonnant à  ce que ce pays soit le plus puissant du monde ! Sa force et sa richesse, il la tire de ce formidable brassage de races et de cultures, de cette attitude entreprenante face à  la vie et cette fierté nationale qui étreint ses citoyens. La fierté d’être marocaines, nous l’avions aussi, vissée au cÅ“ur, et nous l’exprimâmes, chacune à  sa manière. Une nouvelle brassée de «tournesols» que voilà , diront peut-être certains de nos inventifs créateurs de concepts ? Tant qu’à  faire, avec leur permission, nous préférerions «tulipes». Plus joli, plus «féminin» et puis, à  chaque saison, ses éclosions !