Des abeilles et des oreilles

Si les murs ont des oreilles, comme dit un adage que retiennent l’homme prudent ou le parano, les «mûres ont des abeilles», dit un auteur moqueur.

Quel rapport métaphorique y aurait-il donc entre cet ouvrage de maçonnerie destiné à enclore un espace ou à le séparer d’un autre et le fruit comestible d’un mûrier poussant à l’état sauvage ? Aucun à première vue, sinon le plaisir du jeu de mots et du calembour. Et pourquoi pas ? On a bien besoin, par ces temps de mièvres bavardages, de jouer avec les mots juste pour le plaisir, au lieu de se payer de mots pour se moquer des autres ou les insulter. Cela dit, on pourrait, si on y tient, trouver le lien qu’on veut si l’on a le temps de creuser. La nature, comme la lecture, est pourvoyeuse de tant de signes et de symboles qu’il n’y a qu’à se baisser pour en ramasser à la pelle. Baudelaire, dans son poème intitulé justement «Correspondance», écrivait ceci: «La nature est un temple où de vivants piliers/ Laissent parfois sortir de confuses paroles/ L’homme y passe à travers des forêts de symboles/ Qui l’observent avec des regards familiers». Personnellement, ce sont plus les abeilles des mûres qui m’importent. Je laisse les oreilles des murs à ceux qui demeurent encore à l’écoute du bruit que fait le monde tel qu’il va, et il ne va pas bien. (Mais de toutes les façons, les «murs aux oreilles» ont été d’ores et déjà supplantés par d’autres ouvrages sophistiqués qui sont à notre écoute. Désormais, le monde est devenu une Grande Oreille guettant le moindre bruit que nous faisons libres et consentants. A propos de bruit, en parcourant la presse internationale, j’ai été attiré par un court compte rendu d’un livre sur le danger qui menace et annonce une «disparition programmée» des abeilles en Europe occidentale. Le titre, d’une haute teneur poétique, est parfaitement dystopique : «Et le monde devint silencieux». Quant au sous-titre: «Comment l’agrochimie a détruit les insectes», il résume parfaitement le propos de l’ouvrage et annonce la catastrophe en cours. La recension de ce livre fait partie d’un dossier que le supplément «Sciences et Médecine», du journal Le Monde, a consacré à ce sujet. Tout cela pour dire qu’il y a encore des choses utiles à lire dans la presse si on se donne la peine et le temps de lire beaucoup plus que 148 signes ; mais aussi si on estime que le sort des abeilles est plus important que le futur mariage de telle vedette de la télé. Mais il n’est pas sûr que tous ceux qui triturent leur Iphone, chez nous, pour chercher de «l’info qu’il faut» ou pour la fabriquer, trouvent que les abeilles, insectes aussi laborieux que les fourmis, serait un sujet susceptible de faire du buzz. Pourtant, le mot buzz en anglais vient du bruit que font les abeilles, avant de devenir une rumeur pour faire parler de soi et une clameur de la foule transformée en stratégie de promotion. Mais revenons à nos abeilles menacées de disparition. Certes, ce ne sont pas les seuls insectes qui se raréfient dans nos paysages car la probabilité de tomber, par exemple, sur une coccinelle en ville est égale à celle de tomber nez à nez avec Kim Kardashian à Derb Ghallef à Casablanca. Mais avec de la chance… dirait l’autre addict des réseaux sociaux… Justement, j’ai eu une chance rare de voir une coccinelle il y a deux mois de ça et je n’ai pas cru mes yeux. Je ne sais pas si c’était la coccinelle dite de «sept points», n’ayant pas eu le temps de compter ces petites taches noires sur sa fine carapace. Elle s’envola peureusement et soudainement, parce qu’une coccinelle, ça vole aussi. Ce coléoptère, dont il existait 6000 espèces, a disparu de nos paysages en moins de vingt ans à cause des pesticides et autres produits chimiques. C’est le cas de bien d’autres pollinisateurs, dont notre belle abeille est la star incontestée alors que ses apparitions se raréfient d’année en année. Mais si le phénomène est mondial, les causes sont multiples : OGM, pesticides, dégradation de l’environnement et changement climatique. Aux Etats-Unis comme en Europe, les experts parlent du «Syndrome de l’effondrement de colonie» qui fait que les abeilles désertent les ruches des apiculteurs. C’est une première depuis la haute antiquité lorsque l’homme a domestiqué cette infatigable butineuse, une généreuse productrice de miel et une formidable pollinisatrice participant avec abnégation à la survie de la flore et de la faune.

Après ces propos mielleux qui rappellent ceux d’un documentaire sur la faune, citons un événement concernant des abeilles bien de chez nous qui n’avait pas fait le buzz en son temps, et pour cause ! Petit rappel à l’usage des oublieux, je me dois de préciser que ce fait divers remonte à une dizaine d’années et avait fait l’objet d’une chronique ici à la même place. Deux pâtisseries du centre-ville de Rabat se sont transformées en ruches géantes. Les vitrines de ces établissements se sont tapissées d’une nuée d’abeilles alors que d’autres colonies se sont formées à l’intérieur et butinaient entre pâtisseries à la crème et gâteaux au faux miel. Tout ce spectacle se déroulait au milieu d’une clientèle qui finira par s’habituer au bourdonnement de ces insectes du troisième type débarqués d’on ne sait où. Et lorsque quelques étrangers montraient quelques signes d’inquiétude devant cette étrange invasion, ils ont été vite rassurés par les pâtissières qui virevoltaient entre les nuages noirs d’abeilles en clamant: «Elles ne piquent même pas ! Elles sont gentilles, très gentilles!» A deux pas de la pâtisserie transformée en ruche, des détritus débordaient de deux grosses bennes à ordures bien dodues, invitant généreusement d’autres nuées de mouches, cette fois-ci, à un autre festin. Ah les mouches ! Voilà un autre sujet, qui ne fait pas le buzz, à propos d’une espèce résiliente autant qu’inutile et dont aucun pesticide n’est venu à bout. Une chose est presque sûre : elle sera difficilement victime du «Syndrome de l’effondrement de colonie». Est-ce parce qu’elle ne vit pas justement en colonie ?