Dérives de la presse : si la loi était appliquée…

Il ne sert à rien d’interdire l’accès à la profession
ni d’emprisonner un journaliste pour ses écrits. En revanche, des
lois existent et sont inappliquées. Résultat, le vent de liberté
qui souffle sur la presse charrie parfois des orties.

En lisant l’excellent article de Narjis Reghaye publié dans Le Matin du Sahara du 19 avril, je suis tombé en arrêt devant une phrase de Khalid Naciri, dirigeant politique bien connu du PPS. Dans ce papier consacré aux récents dérapages de la presse, cette déclaration attribuée à M. Naciri : «Comment est-il possible que le journalisme soit la seule grande profession où rien n’est exigé de ceux qui veulent l’exercer ? ».
Non, M. Naciri, le journalisme n’est pas le seul métier où l’on peut entrer comme dans un moulin. La politique aussi. Votre réaction est compréhensible mais dangereuse. Et inapplicable.
La presse marocaine n’a jamais été aussi libre que depuis quelques années. Mais on a l’impression que l’on ne sait pas quoi faire de cette liberté. Le gouvernement, en tous les cas, ne sait pas comment gérer la situation. Voici quelques vérités parfois à contre-courant :
1. Contrôler l’accès à la profession de journaliste est impossible, inefficace et contraire à l’intérêt du pays. Et puis quels critères adopter ? Le diplôme? Combien parmi nos plus brillantes plumes sont-ils issus d’une école de journalisme ? Le casier judiciaire ? C’est une garantie sur le passé mais pas sur l’avenir. Une enquête de moralité ou de compétence ? Qui la conduirait ? Selon quels critères ? Et qu’est-ce qui empêcherait le pouvoir, dans cinquante ou cent ans, d’utiliser cette arme pour filtrer l’accès à la profession ?
Il n’y a pas de critères objectifs, quantifiables et opposables à tous pour distinguer le bon du mauvais futur journaliste. Ensuite, vous n’arriverez jamais à censurer un journaliste. S’il n’écrit pas dans un journal, il écrira dans un autre. Sinon, il trouvera asile dans la presse étrangère et sur internet.
2. Limiter l’accès au métier d’éditeur de journaux serait également une régression. Le Maroc doit être fier de sa législation, cas unique en Afrique et dans le monde arabe : ici, il n’y a pas d’autorisation préalable ; une simple déclaration au parquet suffit. Eh bien tant mieux. Et d’ailleurs comment faire autrement ? Qui devrait délivrer les autorisations ? Selon quels critères ?
3. Avec l’Egypte, le Liban et l’Afrique du Sud, le Maroc est l’un des rares en Afrique et dans le monde arabe à disposer d’une presse aussi diversifiée et d’une telle qualité. Cette presse est une vitrine pour le pays.
4. Pour se développer, la presse a besoin de deux conditions : l’existence d’un marché et d’un minimum de liberté d’expression. C’est le cas au Maroc.
5. Le meilleur moyen de lutter contre les dérives, c’est la liberté. Et pas l’inverse. Imaginez que l’on interdise la vente de couteaux parce que de temps en temps il y a une rixe avec ou sans mort d’homme. Le problème n’est pas le couteau mais l’usage qui en est fait.
Idem pour la presse. Le problème n’est pas la liberté (d’expression ou d’accès au métier) mais l’usage qui en est fait.
6. Depuis quelques années, un vent de grande liberté a soufflé sur la presse marocaine. C’est vrai qu’il y a eu des excès, en particulier dans le domaine politique. Mais c’est une caractéristique des transitions démocratiques. C’est comme un robinet qui serait ouvert après plusieurs années de fermeture et qui commencerait par évacuer toute la rouille.
7. Par contre, il y a moins de dérives concernant la vie privée, moins d’attaques personnelles, moins de diffamation. Dans les années quatre-vingt-dix, un patron de presse clamait à qui voulait l’entendre: «Je veux être craint». Un autre disait à ses collaborateurs : «Vous pouvez publier n’importe quoi sur n’importe qui, il ne vous poursuivrait jamais: tout le monde a quelque chose à se reprocher».
8. A l’époque, des journaux gagnaient très bien leur vie par le chantage, le racket, les articles vendus. A l’occasion de la fameuse campagne d’assainissement, au milieu des années 90, des articles ont été payés, par leurs commanditaires, plusieurs dizaines de milliers de DH, jusqu’à 300 000 DH parfois.
9. Le Maroc doit continuer à construire une société libérale où ce qui n’est pas expressément interdit est permis. Et pas l’inverse.
10. La pratique du journalisme doit rester libre. Le journaliste est responsable de ses actes, une fois qu’ils ont été commis. Il n’est pas responsable des intentions qu’on lui prête.
11. Mais il est vrai aussi que la presse n’est pas un simple contre-pouvoir. C’est le pouvoir ultime, celui qu’aucun autre pouvoir ne critique.
12. L’un des objectifs de l’Etat
doit être le pluralisme d’opinion. Hassan II avait eu l’idée progressiste d’accorder une dotation annuelle à la presse partisane. Mais, au lieu de répartir cette enveloppe en fonction de la taille d’un parti ou du tirage de ses journaux, il faut au contraire affecter les montants les plus élevés aux petits partis. C’est cela le pluralisme.
13. La loi actuelle n’est pas toujours appliquée. Par exemple, les journaux ont obligation de publier leurs comptes, leurs tirages. Un inspecteur des Finances est censé vérifier les ventes et les tirages, les certifier pour que les entreprises de presse soient transparentes. Si ces dispositions simples avaient été appliquées, le fameux Akhbar al ousboue n’existerait même pas.
14. Il faut encourager la presse à aller vers la transparence des comptes, en accordant des avantages fiscaux, par exemple des abattements importants d’IGR (comme en France) et non pas les ridicules abattements plafonnés que l’on a actuellement. Par définition, seules les entreprises de presse organisées en profiteraient.
15. Il faut s’interdire d’envoyer des journalistes en prison, quel que soit ce qu’ils ont pu commettre. C’est une règle : dans les sociétés démocratiques, un journaliste emprisonné est considéré comme une victime. Il suscite la sympathie. Par contre, les sanctions pécuniaires doivent être renforcées et il ne faut pas hésiter, dans les cas extrêmes, à interdire l’exercice de cette profession à ceux qui ont commis des actes irréparables. Les atteintes délibérées à l’honneur des gens en font partie : l’honneur de chacun d’entre nous n’a pas de prix.
16. Les dérives dans l’exercice de ce métier sont donc possibles et il faut faire avec. Mais elles doivent être combattues, a posteriori, par la loi et les règles de déontologie. Et il ne serait pas mauvais que soit créée une haute autorité qui veillerait sur l’éthique de notre profession. Pour le reste, le dernier mot doit revenir au consommateur-citoyen