Démocratie arabe en question

L’ancrage de l’autoritarisme dans des institutions comme la famille, le clan, la tribu ou le parti a favorisé la duplication à  l’échelle des états de ce schéma basé sur des relations de subordination.

«La démocratie n’est pas ce à quoi les peuples arabes aspirent, ça ne fait pas partie de leur héritage ; le problème est celui d’une mauvaise redistribution des ressources». Ces propos tenus au Forum économique mondial à Davos en disent long sur les attributs d’images collés aux systèmes politiques et aux sociétés d’une région restée à l’écart de la progression de la démocratie dans le monde. Des «explications» qui ne laisseraient aux sociétés arabes que le choix entre un despotisme éclairé et un pouvoir populiste. Ce regard manque de profondeur historique. Les tensions politiques qui déchirent la communauté arabo-musulmane, depuis les origines, ne portent pas sur une souveraineté divine opposée à une souveraineté humaine, mais bien sur la légitimité de celui qui exerce le pouvoir. De plus, l’histoire politique du monde arabe s’est souvent faite à l’insu des acteurs, avec toutefois leur complicité. On connaît les facteurs d’intervention des grandes puissances dans cette aire où se succèdent des conflits depuis plus de deux siècles: position stratégique, présence des trois religions monothéistes, réserves mondiales d’hydrocarbures. Toutefois, on ne peut attribuer l’autoritarisme qui sévit dans cette région uniquement à des acteurs étrangers. Mais, qu’est-ce qui rend donc acceptable  cet autoritarisme politique à de larges secteurs des sociétés arabes? C’est la légitimité des pouvoirs, de type traditionnel pour les monarchies ou de type révolutionnaire pour les régimes d’inspiration républicaine, disent les uns. C’est l’adhésion de la personne à une relation de soumission au chef diront d’autres. Ce sont les schèmes culturels et les constantes des mentalités qui façonnent les comportements ajouteront quelques avis. C’est tout simplement la domestication  des sociétés  par ce  mélange subtil de persuasion, de corruption et de contrainte noteront les plus avisés.  Sans verser dans le culturalisme, c’est l’ancrage de l’autoritarisme au sein des institutions  comme la famille, le clan, la tribu, les partis qui permet d’expliquer la reproduction des relations de subordination. Il permet de rendre compte de l’aptitude du système à perdurer et à gérer de façon efficiente un certain nombre de chocs.Il permet de comprendre comment les acteurs politiques pensent leur rapport au pouvoir et gèrent en conséquence leurs itinéraires. Faut-il pour autant considérer que ces invariants sanctionnent un échec, celui du projet moderniste ? Evidemment non ! Bien plus, l’accélération récente de l’histoire, signifiée par cette cascade de révoltes, ne doit pas dissimuler les mouvements plus longs de la temporalité historique. Des politiques économiques se sont succédé sans succès : étatisation et renfermement sur soi du développement par la protection, gaspillage de la rente pétrolière, douloureux ajustements structurels des années 1990, mondialisation subie. Dans ce parcours, silencieusement, une autre société arabe était en train d’apparaître: la transition démographique, l’urbanisation, l’éducation, la montée des jeunes générations, l’émergence d’une classe moyenne, la révolution des médias… Des changements sociaux et culturels qui véhiculent de nouvelles attentes : l’emploi, la répartition des richesses, la dignité, les libertés…. Aujourd’hui, le monde arabe est dans la difficile quête d’une alternative politique en mesure de répondre à ces attentes. Deux contraintes pèsent sur la vitesse du changement institutionnel. L’une impliquant fortement l’international, pour le règlement satisfaisant des drames palestiniens et irakiens et des conflits interarabes. L’autre interne, pour la mise en place de systèmes politiques où l’ensemble des acteurs accepterait une règle commune de participation politique permettant des alternatives au pouvoir. Longtemps, les pouvoirs en place ont su conserver le monopole de la contrainte dans le champ intérieur en  négociant des alliances et des positions géostratégiques. Aujourd’hui, cette stratégie a perdu de sa validité, elle ne peut plus s’accommoder d’ajustements mineurs ; le régalage du système ne peut plus se faire que par la redistribution de la ressource. Une question demeure posée : d’où peut provenir le changement, quelles en seraient les élites ou les groupes porteurs ? Peut-on conclure que la contestation islamiste est  le seul vecteur de la  dissidence et serait, paradoxalement, l’unique voie du changement ? Loin s’en faut. L’enjeu majeur du changement réside dans la capacité de l’élite moderniste à se départir de la soumission au pouvoir. Autrement, elle participerait, elle-même,  à un mouvement de re-traditionalisation  de la société sur la base d’une reproduction des rapports autoritaires entachés de conservatisme.