Democracy and Co

Etienne Balibar, ancien communiste français excommunié : « S’il existe une éthique politique, c’est celle qui consiste à  se révolter avec la conscience absolue et tragique que l’insurrection comporte toujours le risque de l’esclavage. Et en se rappelant que ne rien faire, c’est l’assurance de la servitude, de l’abjection, de la décadence et de la violence institutionnelle ; avec ça on a notre société ».

Lue récemment cette annonce dans la rubrique «Répertoire»  du quotidien français Libération : «Recherche 12 personnes souhaitant payer chacune 1 mois de mon loyer durant 1 an. Merci». On pourrait croire à une de ces fausses petites annonces dont se délectait Pierre Dac dans sa célèbre et décapante revue L’os à Moelle. Visiblement non, car cette recherche est restée près d’une semaine avant de disparaître. A-t-il fini par rassembler les douze bienfaiteurs en quelques parutions ? Difficile de le croire en ces temps crispés. On pourrait aussi conclure à un canular ou à une astuce promotionnelle pour le lancement d’un site de logements ; ou bien à ce que les marqueteurs et autres «pubards» appellent un «teasing», stratagème publicitaire destiné à attirer le chaland ou le gogo nonchalant. Bref, comme dirait l’autre, on se perd en conjectures et en supputations. Pourtant, on voudrait bien croire, naïfs que nous sommes, que cette pathétique expression de la nouvelle précarité à l’occidentale a été entendue par douze âmes charitables prêtes à se relayer pour payer mensuellement le loyer de cette autre âme en détresse. Une chaîne de solidarité inventant une nouvelle et douce forme de l’économie solidaire dans un monde financiarisé de brutes.
Vue d’ici, la nouvelle pauvreté, qui fait la une des journaux et les titres des magazines d’information dans les télés, ainsi que son corollaire, la crise financière, est un réel sujet d’étonnement diversement apprécié. Il n’est que de tendre l’oreille à une conversation entre deux usagers du train sur les indignés en Grèce. Le premier lisait un journal local qui en rendait compte et y allait de son commentaire. L’autre, accroché à sa grille des mots croisés, faisait semblant de s’intéresser aux explications approximatives, en arabe dans le texte, sur la crise de l’euro et autre mécanisme de stabilité destiné à soutenir les pays européens en difficulté. Et pour être plus concret, le commentateur résuma la situation par un «A khouya hadik madame Markel ch’hal wa3ra !» (Qu’est-ce qu’elle est dure cette madame Merkel !). On en resta là et les deux voyageurs replongèrent dans leur silence studieux, l’un dans les pages sport et l’autre dans sa grille à moitié remplie. Mais ce sont certainement les indignés d’Europe, et maintenant des Etats–Unis, qui ne laissent pas d’étonner. Au début, tout cela se confondait avec les autres insurgés des places arabes. Encore que dans leurs revendications l’on ne vit pas la relation avec un dictateur que l’on a viré du pouvoir dans l’espoir d’instaurer une démocratie, un pluralisme politique, la séparation des pouvoirs, la liberté d’expression, etc. Bref, tout cela même qu’on envie à ces pays de l’autre côté de la Méditerranée et de l’océan Atlantique. Vu de ce côté-ci, il est vrai qu’il y a de quoi s’étonner lorsqu’on lit telle pancarte brandie par les manifestants du mouvement «Occupy Wall Street» qui revendique : «We need a real democracy» (on veut une démocratie réelle). Bien entendu, on sait que ce que les piétons en colère de ce quartier mythique de la haute finance dénoncent, c’est la main basse de l’argent sur la politique. Ce sont les banques et les traders qui se gavent pendant que les Etats renflouent. Cependant, on est en droit de se demander ce qu’est une démocratie réelle lorsqu’on a vociféré maints slogans des mois durant place Tahrir au Caire, lorsqu’on a slalomé entre les balles des snipers dans les rues de Tripoli et de Damas. Lorsque partout sous des régimes autocratiques, des jeunes et des moins jeunes n’osaient même pas prononcer les mots «liberté» et «démocratie» sous peine de passer pour des comploteurs contre la sûreté de l’Etat. Si au cœur même de ce pays dont Tocqueville a vanté les vertus de sa démocratie, présentée comme modèle du genre, on s’interroge sur la réalité de sa teneur, on pourrait comprendre ceux qui ont des doutes. Mais en tout état de cause, nombre de pays sont dans la situation du type qui vient d’acheter un appareil électroménager tout neuf et qui apprend qu’une autre génération, plus fiable, plus pratique et moins chère vient de sortir sur le marché. Ah ! le marché. On y revient toujours et l’on ne peut que regretter et puis revisiter d’anciens textes raillés puis abandonnés qui nous incitaient à nous méfier de ce marché, sans garde-fou éthique, laissé ouvert à toutes les convoitises de l’individu au nom même de la liberté. Pour finir et pour la route, une citation à méditer extraite d’un entretien avec un philosophe libre et lucide, Etienne Balibar, ancien communiste français excommunié : «S’il existe une éthique politique, c’est celle qui consiste à se révolter avec la conscience absolue et tragique que l’insurrection comporte toujours le risque de l’esclavage. Et en se rappelant que ne rien faire, c’est l’assurance de la servitude, de l’abjection, de la décadence et de la violence institutionnelle ; avec ça on a notre société».