Déficit de photocopieuses !

Les secrétaires-greffiers, aussi accommodants soient-ils, sont prisonniers des règles de procédure. Car pour obtenir une copie, il faut traverser le tribunal dans tous les sens, et ce n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Le greffier ne peut confier un document important à un avocat pour en faire une copie, car de grands intérêts sont en jeu

Les palais de justice marocains souffrent toujours d’un manque flagrant de matériels de base. Ainsi, les photocopieuses demeurent assez rares…, quand ils sont en état de fonctionnement. Or, les différentes démarches auprès d’un tribunal nécessitent moult et moult photocopies…, et c’est toujours la croix et la bannière que d’arriver à ses fins.

Par exemple, au tribunal civil de Casablanca, le plus important du pays, on constate qu’une seule photocopieuse est en service, qui doit traiter et absorber les demandes des avocats, des justiciables et des personnels ; c’est dire la foule qui s’amoncelle devant cette machine… curieusement située au rez de chaussée du bâtiment, alors que les bureaux du greffe sont, eux, cantonnés au troisième étage ! Du coup, les allées et venues ne se comptent plus, ce qui engendre aussi certaines complications : comment photocopier un arrêt du tribunal lorsqu’il faut descendre trois étages ? La question n’est pas anodine, car on constate un manque flagrant de personnel.

Les secrétaires-greffiers, aussi accommodants soient-ils, sont prisonniers des règles de procédure. Car pour obtenir une copie, il faut traverser le tribunal dans tous les sens, et ce n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît. Le greffier ne peut confier un document important à un avocat pour en faire une copie, car de grands intérêts sont en jeu. Va-t-on remettre l’original d’une facture à son adversaire pour qu’il en fasse une copie ? Et si cette facture s’égarait dans les couloirs? Et si un avocat indélicat (ça existe) en profitait pour la faire disparaître définitivement, ce qui arrangerait les affaires de son client ? Du coup, les greffiers sont obligés de faire cette démarche eux-mêmes, c’est-à-dire effectuer le déplacement jusqu’à la photocopieuse, faire les copies nécessaires, en donner un exemplaire à celui qui la demande, sans quitter des yeux le précieux document. Et pour ce faire, les fonctionnaires (responsables devant leurs supérieurs de la tenue d’un dossier et des documents qu’il contient) n’ont guère le choix : ils ferment leur bureau à clé et se déplacent jusqu’à la machine. D’où problèmes : les justiciables et les avocats qui se rendent à son bureau trouvent porte close… à 11 h du matin. Ce qui fait désordre et entrave la bonne marche du système.

Les justiciables s’agglutinent devant le bureau fermé, rejoints par une cohorte d’avocats… et tout ce beau monde se plaint, proteste en faisant des commentaires plus ou moins acerbes. Car la notion d’aller et de revenir, chère à nos administrations n’arrange pas les citoyens : le palais de justice est souvent loin de chez eux, ils ont souvent dû s’absenter de leur travail pour régler une affaire au tribunal… et voilà qu’ils constatent que le greffier est absent. Oui certes, diriez-vous, ce sont les obligations professionnelles, et puis, après tout, faire une photocopie ne prend pas trois heures, mais dix minutes à tout casser, et donc le fonctionnaire sera bientôt de retour. D’ailleurs, affirmera le collègue du bureau voisin, il sera de retour dans quelques instants. Sauf que, et c’est une coutume bien établie, ledit fonctionnaire manquant ne revient pas illico presto : il profite de son déplacement vers la photocopieuse pour aller prendre son café matinal (bien mérité d’après lui) dans l’un des bistrots qui jouxtent le tribunal ! Et il s’y attarde plus que de besoin, jusqu’à onze heures trente. Puis de retour dans son bureau, il s’y enferme, arguant du fait qu’au-delà de cette heure, les réceptions et l’accueil des justiciables et des avocats sont terminés, car monsieur le juge est (officiellement) en train de préparer l’audience suivante ! Gros mensonge: dans nos tribunaux, il n’est pas rare de voir les juges se regrouper dans le bureau d’un collègue afin de prendre un petit-déjeuner mérité (selon eux) ! Et c’est pourquoi dans les cours centrales des tribunaux, un badaud averti constatera un ballet ininterrompu de garçons de café chargés de plateaux bien garnis, à destination des étages supérieurs de l’administration où, comme par hasard, c’est aussi là que se trouvent les bureaux des magistrats, et j’ai moi-même constaté à de nombreuses reprises que plusieurs juges, indifférents à l’agitation qui règne dans les couloirs, sirotent tranquillement leurs café ou thé, pendant que de nombreux citoyens font le pied de grue devant des bureaux fermés !