Défaite, où est ta victoire ?

C’est un proverbe japonais, paraît-il, qui dit que l’on «apprend peu par la victoire, mais beaucoup par la défaite». En tout cas, le peuple japonais est mieux placé que quiconque pour en parler, en connaissance de cause si l’on analyse les péripéties de son histoire et l’évolution de son pays au cours du siècle dernier. Maintenant, un proverbe n’est que la sentence d’un sage anonyme qui vaticine en toute subjectivité. Vous avez d’ailleurs remarqué que les proverbes n’ont pas d’auteurs identifiés ; ils ont seulement des origines géographiques ou ethniques. Pourtant, il fallait bien que quelqu’un les pondît, ces proverbes. Mais voilà, de tout temps, et partout à travers le monde, le gars qui produisait les proverbes ne cherchait ni la gloire ni la reconnaissance. «C’est cadeau et je ne vous ai rien dit», faisait-il promettre aux copains du village à chaque trouvaille. Après, les peuples adoptaient les maximes et en revendiquaient la paternité. Le bouche à oreille se chargeant de la plus large diffusion, toutes ces paroles de sagesse sont propagées à travers les âges et entre les humains puis finissent dans des discussions comme arguments ou tout simplement pour faire joli dans une conversation. Aujourd’hui, on ne produit plus de proverbes et on ne s’en sert plus. On n’en a plus besoin, ni pour argumenter, ni pour illustrer le propos. On a les éditos et on a la télé. Triomphe des médias et victoire du nouveau cogito : «J’ai lu et j’ai vu donc je pense que ça existe». Mais que dit justement le petit proverbe japonais sus-mentionné à propos de ce qu’on apprend par la victoire et par la défaite ?
Restons dans la défaite pour rendre hommage à ce site internet créé lors des J.O. d’Athènes pour chanter la gloire des vaincus. C’est vrai que dans ce type de compétitions, il n’y en a que pour les médaillés, les premiers de la classe et les auteurs de performances. D’autant que, depuis quelques années, les sponsors, via la télé, exercent une pression insoutenable sur les sportifs pour aller au-delà de leurs limites dans cette manifestation, jadis célébrant le culte de Zeus dans le sanctuaire d’Olympie. Il est clair que les J.O., en tant que rassemblement sportif se référant à une tradition de la Grèce ancienne, pèchent , de plus en plus, par l’esprit mercantile poussé à son paroxysme qui règne dans les stades. D’où la dimension humaine de ce site canadien qui ne parle que de ceux qui ont été vaincus et, parce que boudés par les médias, qu’on considère comme des moins que rien. Le responsable du site a raison, du reste, de préciser que «ceux qui finissent derniers ne sont pas des perdants, ils sont juste derniers, c’est tout. Ils ne sont pas non plus les plus nuls, parce qu’il y a des millions, des milliards de gens encore plus nuls qu’eux, mais ils ne sont simplement pas aux Jeux.»
Au Maroc, on a eu à connaître la meilleure illustration de ce que dit le responsable du site. La victoire flamboyante de Guerrouj fait passer tous les autres athlètes – même la petite Hasna Benhassi qui a eu tout de même une médaille d’argent devant les plus grandes spécialistes du 800m – pour des guignols. Bien sûr , il y aura toujours un petit malin dans sa «gandoura» d’été pour dire que les autres n’avaient qu’à décrocher des médailles d’or. A ce malin, on dira en paraphrasant l’animateur du site canadien: «Les derniers, ces vaincus dont tu te gausses, eux, au moins, ont été aux Jeux pendant que tu les regardais à la télé en tartinant une “Vache qui rit” sur un bout de “harcha” réchauffée».
Pour conclure, revenons à notre proverbe nippon sur l’apprentissage par la défaite pour rappeler que Hicham El Guerrouj a été un vaincu inconsolable au cours de deux compétitions olympiques avant de puiser, dans cette double défaite, toute l’énergie pour décrocher deux médailles d’or. Mais, comme dit l’autre proverbe d’on ne sait où mais dont nombre de pays se disputent, précisément, la paternité : «La victoire a cent pères mais la défaite est orpheline.» Il paraît, me souffle-t-on à l’oreillette, que ce proverbe est attribué à J.F. Kennedy. Pourquoi pas ? mais son lointain successeur républicain , G.W. Bush, pourrait y trouver un bon sujet de méditation pour les élections prochaines. A condition de saisir le sens de l’énoncé et de potasser aussi le petit proverbe japonais sur la victoire et la défaite, si ce n’est pas trop demander…