Décalages

Apprendre la retenue, s’abstenir de faire étalage
de son opulence sans égard aucun pour la misère d’autrui, comprendre que l’équilibre d’une société
relève de la responsabilité de chacun, c’est toute
une éducation du riche (et surtout du nouveau riche)
qui demande à  être entreprise.

Une nuit d’hôtel pour seulement… 1 669 DH. L’annonce se veut alléchante. Elle se présente comme la promotion à saisir. C’est ainsi d’ailleurs qu’elle peut être perçue par ceux dont le train de vie autorise ce niveau de dépenses. Le message en lui-même n’a pas de caractère particulier. Son objectif est de toucher sa cible et c’est dans ce sens qu’il a été conçu.

On ne peut cependant manquer d’être interpellé par le naturel avec lequel une nuit d’hôtel se propose pour l’équivalent du Smig. Elle illustre l’extraordinaire décalage des registres de fonctionnement de la minorité aisée et de l’immense majorité de la population. Ce décalage n’exprime pas seulement le fossé social dans sa profondeur abyssale mais aussi une attitude répandue au sein du monde des nantis dans son rapport à la réalité extérieure : la déconnection, partielle ou totale, de celle-ci.

Instinct de protection ou indifférence réelle à autrui, on s’abstient de regarder au-delà du cocon douillet à l’intérieur duquel on évolue. On se comporte comme si les autres n’existaient pas. Pour preuve, l’étalage des signes de richesse qui s’affichent sans se soucier de l’océan de pauvreté sur lequel ils se superposent.

Le regard de l’étranger s’en trouve d’ailleurs systématiquement saisi. La violence de ce contraste le désarçonne et le plonge dans une profonde perplexité. Quand il en a l’occasion, il vous interroge sans détour sur la capacité de la société à supporter un tel déséquilibre. Et la question refait surface, lancinante. Combien de temps encore l’édifice va-t-il tenir, à quand la lame de fond qui emportera tout sur son passage ? Le souci n’est pas nouveau. Voilà des décennies que le spectre de l’explosion hante bien des esprits.

Hier, on craignait les militaires, aujourd’hui, on tremble à l’idée de voir des mains obscurantistes s’emparer du pouvoir. Tout le monde certes ne partage pas cette crainte. Ceux qui flirtent avec le gouffre voudraient au contraire voir survenir l’événement qui changerait le cours de leur vie. La donne politique s’est pourtant modifiée.

Malgré les régressions et les résistances dont il fait régulièrement l’objet, les acquis du processus de démocratisation engagés par l’Etat ne sont pas que de la poudre aux yeux. Prisonnière d’une chape de plomb pendant plusieurs décennies, la société respire et s’exprime comme elle ne l’avait jamais fait jusqu’à présent. Mais, dans le même temps, les niveaux de vie, et surtout les écarts insupportables existant entre eux, ne se sont pas améliorés. Se battre pour se maintenir à flot est la lutte quotidienne d’un nombre croissant de personnes.

Les actions de protestation contre la hausse du coût de la vie se sont d’ailleurs multipliées. Des mouvements d’un genre nouveau, peu ou pas organisés, loin des luttes syndicales traditionnelles, ont pris forme jusque dans les coins les plus reculés du pays. A côté de Sefrou, secouée par des émeutes en septembre dernier, le ras-le-bol populaire s’est exprimé dans des localités aussi perdues que Ben Smim (village du Moyen-Atlas), Tamassint (près d’Al Hoceima) ou Tata.

L’actualité mondiale de ces derniers jours avec, sous la flambée des prix des denrées alimentaires, ces émeutes de la faim simultanées en plusieurs endroits de la planète (Egypte, Cameroun, Côte d’Ivoire, Mauritanie, Ethiopie, Madagascar, Haïti …) ne peut qu’augmenter notre appréhension. Selon la Banque Mondiale, 33 pays dans le monde sont menacés de troubles et de désordres sociaux du fait de la montée brutale du coût des produits agricoles et énergétiques.

Les effets de cette dernière ont été atténués dans notre pays par le fonctionnement de la Caisse de compensation. Mais le poids de celle-ci devient insupportable pour le Budget de l’Etat et sa réforme se présente comme imminente. Pour justifier les mesures qu’il est appelé à prendre, le gouvernement met en avant le fait que la Caisse de compensation, sous sa forme actuelle, profite aux riches autant, sinon plus, qu’aux pauvres. C’est cette anomalie qu’il dit vouloir corriger pour soulager la pression sur les finances de l’Etat. Quand on se souvient des émeutes de 1981, il reste que l’exercice, dans le cadre de la conjoncture mondiale présente, expose aux plus grands périls.

Pour sortir de l’impasse, au-delà de l’action sur les mécanismes financiers, il est cependant un travail qui demande aussi à être impérativement mené : la conscientisation des plus nantis. Une conscientisation qui viserait non seulement à réveiller le sens de la solidarité nationale, appelée à s’exprimer notamment en matière fiscale, mais aussi à modifier certains comportements proprement indécents.

Apprendre la retenue, s’abstenir de faire étalage de son opulence sans égard aucun pour la misère d’autrui, comprendre que l’équilibre d’une société relève de la responsabilité de chacun, c’est toute une éducation du riche (et surtout du nouveau riche) qui demande à être entreprise. Au plus tôt et au plus vite. Il y va du devenir de tous.