Débat à  bas débit

Le dialecte marocain que nous parlons aujourd’hui est très loin d’être celui de nos parents, et encore moins de nos grands-parents. il n’est que de se référer aux paroles du malhoune marocain et de sa haute teneur poétique, érotique et même politique, ainsi que de sa richesse métaphorique et de sa charge sémantique.

On assiste depuis quelque temps à un étrange débat qui consiste à chercher la meilleure façon de parler et d’écrire lorsqu’on est marocain. Un peu comme un enfant s’activant pour trouver la meilleure façon de marcher. Avouez que c’est un peu tard pour apprendre à parler et à écrire tout en s’arrimant à la marche du monde. Plus étrange encore, ce débat se passe entre des personnes qui, souvent, n’ont ni la légitimité de l’expertise pour y prendre part en connaissance de cause ni même les mots qu’il faut pour nommer les choses. Il s’agit, vous l’auriez sans doute deviné si vous jetiez un œil sur la presse, de la question de ce qu’on appelle gentiment «la darija». Déjà le vocable, prononcé à la française, vous a un petit côté vaguement colonial fleurant son parfum d’eau de rose, de fleurs d’oranger, de henné, à l’ombre des ksours aux tons ocres et des «diours» peintes à la chaux blanche. Il manque juste le guitoune, le caïd du coin et le toubib flanqué de son clebs pour compléter la carte postale jaunie par le temps qui passe. Vous remarquez que tous les mots arabes ou marocains sus-mentionnés sont dans les dicos français. Je m’empresse fissa (existe dans le dico) d’avouer que je ne prétends avoir ni la compétence d’un philologue, ni le savoir d’un lexicologue, ni l’expertise d’un linguiste pour prendre part à ce débat auquel, d’ailleurs, je ne suis pas invité. J’y participe donc comme on entre par effraction dans un de ces colloques de gens bien pensants, beaux parleurs et certainement désireux de faire avancer sinon le pays, du moins le schmilblick. Il est vrai que tout le monde est libre de débattre de la langue de son pays, de son avenir (les langues aussi ont un avenir puisqu’elles ont un passé), de faire évoluer les parlers, les dialectes et tout le toutim. Toute initiative qui va dans ce sens ne peut qu’être saluée et nous sommes certainement nombreux à nous en féliciter. Mais a-t-on réellement posé les véritables termes d’un débat linguistique majeur comme celui de la langue du pays ? Peut-on opposer l’arabe dit classique au  parler marocain ? Certes, si l’on parle de la langue maternelle stricto sensu,  «la darija» comme ils disent, reste la référence linguistique de l’enfant. Nul besoin donc d’en faire un colloque et encore moins un combat d’idées car la matrice -puisqu’on parle de mère-de la darija est bien l’arabe. Ce parler marocain a été enrichi d’abord par l’apport de l’amazighité dans toutes ses belles et variables expressions ainsi que par l’intégration d’autres cultures en présence au cours de la longue et riche histoire du pays. De plus, le dialecte marocain que nous parlons aujourd’hui est très loin d’être celui de nos parents, et encore moins de nos grands-parents. Il n’est que de se référer aux paroles du malhoune marocain et de sa haute teneur poétique, érotique et même politique, ainsi que de sa richesse métaphorique et de sa charge sémantique. A ce propos, il y a combien de fervents «darijistes» capables d’accéder à l’intelligibilité de ces textes ? Mais s’il est une chose qui mériterait en priorité un débat, c’est bien l’état calamiteux de cette darija telle qu’elle circule aujourd’hui à travers certains médias. Mal embouchée par des animateurs verbeux qui en ignorent la finesse, les règles et le vocabulaire, elle montre des signes caractérisés de vulgarité et d’indigence culturelle. On a souvent affaire à un sabir qui mêle des mots basiques en arabe dialectal à d’autres expressions dans un français approximatif ou un anglais de subsistance. On atteint alors et très souvent le degré zéro de la communicabilité qui réduit le contenu de certaines émissions à leur plus simple expression, à savoir des phénomènes sonores. Ainsi c’est un moyen d’expression «dont, l’expression a disparu, il est resté le moyen», comme disait Godard à propos d’un certain cinéma.
Le débat évoqué ci-dessus n’a pas manqué – faut-il s’en étonner ?- de susciter une réaction virulente de la part de ceux qui tiennent à la pratique de l’arabe classique en l’état. Pour certains d’entre eux, le parler marocain n’est qu’une langue subalterne destinée à l’usage de tous les jours (mais n’est-ce pas le propre de toutes les langues ?), alors que la «fosha» est le véhicule linguistique de la connaissance et du savoir et, de plus, c’est la langue instituée par la Constitution du pays. Pour d’autres, enfin, c’est surtout  la langue du Coran, donc la voix divine. Présentée ainsi, la défense de la langue a des allures patriotiques voire de guerre sainte. A ma gauche (sans aucune allusion politique, encore que) on a les défenseurs de la dite darija, pour une grande partie de formation francophone monolingue, qui évacuent par ignorance ou par choix toute la dimension arabe de leur darija. A droite, on a en majorité des arabophones, parfois tout aussi monolingues, qui ne voient dans ce débat qu’une manœuvre politique aux relents néocolonialistes, sinon une tentative d’ébranler la foi musulmane des Marocains. Bref, on n’est pas dans la mouise. Et puis, il y a les autres. Ils ne font pas de bruit, ils n’organisent pas de débat. Ils sont de moins en moins nombreux, hélas, mais se sentent à l’aise en lisant un poème d’Al Moutannabi comme en écoutant une «sérraba» (entrée en matière) introduisant une qsida du malhoun, le tout arrosé de quelques vers de Baudelaire. Ceux-là n’ont reçu ces langues ni par héritage, ni par procuration, ni comme un butin de guerre (n’en déplaise à Kateb Yacine) mais comme un don du Ciel et comme une bénédiction.