De la supériorité des civilisations

Aucune civilisation, depuis le XVIe siècle, n’a autant marqué le monde que la civilisation occidentale, aussi bien sur le plan du savoir (technologique et scientifique), qu’économique (marché), politique (démocratie) ou intellectuel (modernité). Cela tient, à  mon humble avis, à  deux valeurs fondamentales que d’autres civilisations n’ont pu ériger en référents : l’individu et son corollaire la liberté, et la Raison.

Au delà d’une sortie médiatique dans un contexte électoral de Claude Guéant, ministre français de l’intérieur, son jugement sur la supériorité de certaines civilisations exprime un sentiment latent dans l’imaginaire occidental. La fameuse conférence de Samuel Hungtington, à l’American Entreprise Institute en novembre 1992 où il n’était question que de l’Occident et de l’islam, revue dans son article paru dans Foreign Affairs en juin 1993, pour englober d’autres civilisations, est révélatrice d’un état d’esprit général. On pourrait résumer l’idée fondatrice de la thèse de Hungtington en une petite phrase : the West and the Rest… La question posée par Hungtington est sans ambages : l’Occident exercera-t-il toujours l’impérium qu’il a toujours exercé face à d’autres civilisations qui font montre de vitalité avec des idéologies mobilisatrices et une fécondité démographique ?

Au risque de choquer, il y a un peu de vrai dans ce que dit M. Guéant. Avec une nuance, toutefois. Il y a eu dans l’histoire universelle une civilisation dominante, par ses performances technologiques, son système de valeurs et sa force militaire. Ces trois composantes ont toujours été liées. Il faudra rajouter qu’aucune civilisation n’a émergé ex nihilo. La civilisation émergente reprend là où une civilisation s’est essoufflée. Nous savons, nous autres modernes, que les civilisations sont mortelles, comme disait Paul Valéry.

Aucune civilisation, depuis le XVIè siècle, n’a autant marqué le monde que la civilisation occidentale, aussi bien sur le plan du savoir (technologique et scientifique), qu’économique (marché), politique (démocratie) ou intellectuel (modernité). Cela tient, à mon humble avis, à deux valeurs fondamentales que d’autres civilisations n’ont pu ériger en référents : l’individu et son corollaire la liberté, et la Raison. Dans les autres civilisations, c’est la communauté qui prime sur l’individu. L’individu fond dans la communauté. La raison a existé dans les autres civilisations comme support technique et non comme valeur. Les autres civilisations n’auraient pu accomplir tant de grandes œuvres matérielles sans la raison. Prenez les pyramides, par exemple, ou les ziggourats des Babyloniens. Le berceau des mathématiques qu’est l’Inde. Dans toutes ces civilisations, la raison est un serviteur et non un maître. Elle est au service du Mythe, alors qu’en Occident le logos a refusé toute coexistence avec le Mythos. Dans la civilisation islamique, la raison doit composer avec le Texte (naql), sinon s’incliner, en s’adonnant à l’exercice d’interprétation. Ce côté éclectique qui fait les autres civilisations est antinomique à la matrice philosophique de la civilisation occidentale. L’éclectisme est haïssable dans la philosophie occidentale. Dans la civilisation islamique, l’éclectisme est une vertu. L’esprit le plus rationnel dans la civilisation musulmane, Ibn Rochd (Averroès), s’est livré à un exercice éclectique. La civilisation chinoise repose, quant à elle, sur l’harmonie entre deux choses qui peuvent paraître antinomiques, le yin et le yan. Chaque chose a son envers et revers et l’un ne peut exister sans l’autre. Dans le taoïsme, il y a l’échec dans la victoire, et la victoire dans l’échec. Tout cela semble chinois pour l’esprit occidental, de même que ce qui est dialectique est «grec» pour le chinois ou le japonais, c’est-à-dire inintelligible.

Or, ce qui a fait la force de l’Occident est devenu source de faiblesse. L’individualisme poussé à l’extrême confine à l’absurde et fait le lit à tant de déviances, aussi bien sur le plan sociétal, qu’éthique ou scientifique. Les Occidentaux sont les premiers à faire un diagnostic alarmant sur les symptômes de cette dérive : violence, culte de l’argent, hédonisme. L’Occidental est un être insatisfait. Or, une société peut-elle tenir sans une cellule nourricière ? Peut-elle-même tenir sans mythe ?

Au delà de cet aspect philosophique, il y a sur le plan économique et financier ce qu’on appelle le bouleversement des places des centres de richesses (switching wealth). Dans moins de dix ans, les économies des pays émergents dépasseront le G 8. Or, cela risque d’avoir des conséquences politiques et culturelles incommensurables. Depuis quatre siècles, la civilisation occidentale est pour la première fois mise en défi. L’Afrique du Nord n’est pas la tête de pont de ce défi, elle est, tout au contraire, une base arrière de la rive nord de la Méditerranée.

Le très sérieux magazine The Economist avait prédit, en juin 1995, dans un dossier intitulé Islam and The West, que le devenir du monde dépendra de l’évolution de l’Afrique du Nord. Le président français Nicolas Sarkozy n’a pas dit autre chose quand il avait  commenté les événements en cours en Afrique du Nord, par cette petite phrase qui en dit long : «Une phase cruciale pour le monde», le 1er février de l’année dernière. Elle le sera, à coup sûr, avec une vision qui ne cède ni au ressentiment ni à l’ethnocentrisme.