De la responsabilité en politique

les candidats aux prochaines élections législatives feraient bien de garder à l’esprit que la gouvernance politique n’est pas qu’un simple jeu de pouvoir, qu’elle est ce qui détermine l’avenir d’une nation et des quidams comme vous et moi qui la peuplent !

L’été a été meurtrier, avec des attentats terroristes aux quatre coins de la planète. «Nous sommes entrés dans une forme de guerre mondiale qui s’étend de l’Asie du Sud-Est jusqu’en Afrique occidentale, en passant par le Proche-Orient», déclarait en juillet dernier l’ancien premier ministre français François Fillon. Effectivement. L’éventail des cibles visées par Daesh est si large qu’il conduit à ce diagnostic. Ce faisant, l’ex-chef du gouvernement français, primaire républicaine (à laquelle il est candidat) oblige, a durci son propos à l’égard des étrangers et des musulmans vivant dans son pays en se déclarant en faveur de la prise de mesures d’exception comme le rétablissement de la double peine. Comme il a appelé à une mobilisation contre le terrorisme islamique de la société française tout entière, «au premier rang de laquelle se trouvent les Français de confession musulmane». Et il a ajouté que, comme elle l’a fait pour les catholiques, les juifs et les protestants, la République doit imposer ses valeurs «avec autorité aux musulmans». Par contre, alors même qu’un rapport attendu depuis sept ans sur l’intervention britannique en Irak venait d’être publié et que cette guerre voulue par les USA avec le soutien du Royaume-Uni a participé à l’émergence de Daesh, François Fillon est resté silencieux sur le sujet, s’abstenant de tout commentaire sur les conclusions de cette enquête. Or celles-ci accablent l’ex-premier ministre du Royaume-Uni Tony Blair qui a engagé son pays dans la guerre, condamnant «une intervention qui a très mal tourné avec des conséquences jusqu’à ce jour». Or l’une de ces «conséquences» fut justement la naissance de Daesh dans la prison irakienne d’Abou Ghraïb. Que l’on se souvienne, le nom de cette geôle est devenu célèbre en 2003 avec le scandale des mauvais traitements réservés par les Américains aux anciens soldats et officiers de Saddam Hussein faits prisonniers et qui, selon Amnesty International, subirent tortures, viols, sodomisation et exécution. «Toute l’histoire de Daesh part de la prison d’Abou Ghraïb à Bagdad», affirme Kamel Redouani, auteur d’Inside Daesh, une enquête de 10 ans sur l’EI, lors de laquelle ce grand reporter, qui a couvert l’Irak et la Syrie, alla à la rencontre de dirigeants, de proches et de recrues de Daesh. Et constata comment la haine nourrie à l’égard de leurs tortionnaires servit de ferment aux anciens officiers sunnites de Saddam Hussein pour concevoir l’EI comme instrument de leur vengeance. Le rapport Chilcot n’a fait que confirmer ce que les observateurs indépendants savaient déjà : que la menace irakienne n’existait que pour ceux qui voulaient renverser Saddam. Et que cette guerre qui a plongé l’Irak dans le chaos, faisant des centaines de milliers de morts civils et autant de réfugiés et de déplacés, a été décidée à partir «de renseignements et d’évaluations erronées». Suite à la publication de ce rapport, Tony Blair s’est contenté d’exprimer des «regrets» pour les vies disparues tout en continuant à légitimer la destitution de Saddam Hussein. Or, avec Georges Bush, il est co-responsable de l’implosion de la société irakienne. Et, par voie de conséquence, de la naissance de Daesh qui, aujourd’hui, terrorise le monde.

La publication du rapport Chilcot renforce les voix de ceux qui appellent au jugement de Tony Blair et de Georges Bush pour crimes de guerre. Mais qui peut imaginer que, dans le contexte géopolitique actuel, ces deux dirigeants pourraient se retrouver à la Haye, devant la Cour internationale de justice ? Pourtant, si quelque chose pouvait stopper, ou du moins réduire, l’attractivité exercée par Daesh sur toute une frange de la jeunesse musulmane, ce serait justement cela : une justice internationale qui s’applique à tous. Et des responsables politiques, quel que soit leur pouvoir, qui rendent des comptes. La dégradation du contexte politique mondial, qui n’est pas sans évoquer  la période précédant la Seconde Guerre mondiale, rappelle combien des choix politiques  peuvent faire basculer l’équilibre du monde. Pris par le vertige du pouvoir, les dirigeants et leaders politiques en arrivent à oublier combien leurs décisions engagent le destin d’autrui. Au Maroc, nous payons aujourd’hui les choix faits, il y a trente ans, en matière d’enseignement. Comme nous payons l’instrumentalisation de l’islamisme pour abattre la gauche radicale. Résultat ? Une régression idéologique majeure, une société travaillée par le désabusement et le désarroi dans un monde en prise à des convulsions violentes. Les candidats aux prochaines élections législatives feraient bien de garder à l’esprit que la gouvernance politique n’est pas qu’un simple jeu de pouvoir, qu’elle est ce qui détermine l’avenir d’une nation et des quidams comme vous et moi qui la peuplent !