De la Mésopotamie au Bataclan

abandonnant encore plus le discours théologique pour le marketing, les nouvelles technologies de la communication, les réseaux sociaux, la mise en scène faite d’effets spéciaux et de pyrotechnique, ce courant porteur d’une croyance est un mélange inculte du mouvement punk et d’une secte «new age» hallucinée. il égorge, tue, explose, s’explose et s’expose en criant «allahou akbar !» comme d’autres jeunes incultes paumés d’autres sociétés crieraient : «no future !»

«Le délicat qui raisonne ne peut se mesurer avec le béotien qui prie». Cet aphorisme clinquant de lucidité dont le penseur franco-roumain Cioran cultivait le secret est –et a toujours été avéré et vérifié– dans les sociétés traditionnelles. De nos jours, il renvoie à une actualité brûlante et violente où la prière n’est pas cette invocation de la grandeur divine et la soumission à sa toute puissance, mais un cri de ralliement, un accoutrement et autant de signes, toujours extérieurs, d’une religiosité débordant l’individu dans son quotidien et poussée à sa plus inouïe et horizontale visibilité. C’est d’ailleurs l’abandon de la verticalité spirituelle qui monte au ciel, pour une horizontalité trop humaine qui a fait parfois de la religion, à l’aide de ceux qui en usent, une idéologie tournée vers la terre et ses hommes : un désir et un instrument de pouvoir. Aujourd’hui et partout à travers le monde, l’islam politique se construit sur cette verticalité au nom, bien entendu, de la spiritualité tournée vers l’Absolu que l’homme depuis la nuit des temps a toujours située en hauteur, au dessus de sa tête. Dire cela ici et maintenant semble relever du truisme, mais il n’est pas inutile de rappeler qu’en politique, comme en toutes choses, le pouvoir gouverne les relations entre les hommes et l’ensemble des conduites humaines. Le but de tout homme politique est d’exercer le pouvoir à travers un processus qui y conduit peu ou prou. «Tout homme qui fait de la politique aspire au pouvoir–soit parce qu’il le considère comme moyen au service d’autres fins, idéales ou égoïstes, soit qu’il le désire “pour lui-même”, en vue de jouir du sentiment de prestige qu’il confère». (Max Weber dans Le savant et le politique Editions 10/18).

Les voies et institutions qui permettent l’accès au pouvoir, dans une société ouverte et plus ou moins démocratique, sont diverses et variées. Cependant, le pouvoir s’y exerce soit à l’intérieur (Etat, gouvernement), soit à la périphérie (Parlement, opposition, partis politiques, société civile), laquelle périphérie, elle-même, converge et mènerait au pouvoir. Ce qui nous ramène à l’usage de la religion en tant que «pensée politique profane», idéologie de substitution (communisme, gauchisme, panarabisme et autres isme) et catalogue programmatique moralo-socio-économique, alors qu’elle est d’une essence éminemment métaphysique, spirituelle, morale et finalement eschatologique, c’est-à-dire tournée vers l’au-delà.

Très tôt, la vision lointaine et l’organisation pyramidale, secrète, entriste et redoutablement efficace des Frères musulmans, par exemple, a été la meilleure illustration de cette course souterraine vers l’accès au pouvoir. Son histoire autant que sa résilience sont au cœur même de la stratégie de conquête. Utilisée et utilisant, au final, ceux qui croient l’utiliser, l’organisation a su s’adapter au jeu démocratique attendant, tapie à l’ombre des mosquées et étendue verticalement sur les tapis des prières, que l’heure de «l’éveil» sonne l’appel du «grand soir». Lorsqu’elle a senti que les hommes de la terre profane, effrayés par la violence du radicalisme (et la contagion de ce que le regretté Abdelwahab Meddeb appelait la «maladie infantile de l’Islam» : intégrisme, talibanisme, et autre salafisme), ne sont pas contre l’avènement d’un islam politique, dit modéré, ils sont sortis de l’ombre après avoir tissé un maillage dans la société, pallié les carences de certains Etats dans quasiment tous les services publics. L’Egypte en étant le berceau, le paradigme et le prescripteur à travers le monde arabo-musulman, nul besoin de dire que le rayonnement de cette confrérie multinationale s’est étendu un peu partout, mais à des degrés divers, selon la portée de l’onde du choc politique printanier. Doublée à sa droite, comme le sont d’autres courants politico-religieux du Moyen Orient, officiels ceux-là, mais tout à fait admis par les hommes de la terre profane, les frères ont trouvé «plus musulmans qu’eux», mais autrement et plus violemment désireux d’accéder au pouvoir par d’autres moyens. Abandonnant encore plus le discours théologique pour le marketing, les nouvelles technologies de la communication, les réseaux sociaux, la mise en scène faite d’effets spéciaux et de pyrotechnique, ce courant porteur d’une croyance est un mélange inculte du mouvement punk et d’une secte «New Age» hallucinée. Il égorge, tue, explose, s’explose et s’expose en criant «Allahou Akbar !» comme d’autres jeunes incultes paumés d’autres sociétés crieraient : «No future !». Et sans état d’âme, ce mouvement on ne peut plus religieusement vertical, rêve de tracer une ligne droite qui s’étend de la Mésopotamie au… Bataclan et s’autoproclame d’emblée comme un Etat, donc un pouvoir. Comment l’homme délicat croyant ou non qui raisonne peut-il se mesurer avec le béotien qui ne prie même pas, mais qui tue et crie ?