De la justice dans l’économie

Derrière l’échange, il y a des enjeux sociaux et politiques : croire que la rationalité peut occuper seule le terrain de l’économique, c’est aller au-devant de cuisantes déceptions. L’exigence de justice dans l’économie repose donc sur une autre considération : elle permet un meilleur fonctionnement de la société.

L’exigence de justice a-t-elle sa place dans les rapports économiques ? L’aiguillon de l’intérêt suffit-il à rendre une société à la fois performante et juste ? Posez la question aux économistes. Nul doute que bon nombre d’entre eux seront dubitatifs, pour ne pas dire étonnés. On connaît la célèbre phrase d’Adam Smith, fondateur de l’analyse économique moderne : «Ce n’est pas de la bienveillance du boucher, du marchand de bière ou du boulanger que nous attendons notre dîner, mais bien du soin qu’ils apportent à leurs intérêts» . Autrement dit, la justice est incluse dans l’échange, le marché attribue à chacun ce qui lui est dû. Par la fameuse «main invisible». Pourtant, dans le monde d’Adam Smith (la seconde moitié du XVIIIe siècle), plus encore que dans le nôtre, les inégalités sont considérables et les moralistes ne se privent pas de les dénoncer, soulignant à quel point cette société est éloignée de l’«état de nature». Que l’on songe à Rousseau, par exemple. Adam Smith, qui est professeur de morale, n’est évidemment pas naïf ou aveugle. Mais, pour lui, il n’y a pas l’ombre d’un doute : même si les riches sont trop riches et les pauvres trop pauvres, cette inégalité n’est pas injuste, puisqu’elle permet aux riches d’accumuler du capital productif, donc de produire davantage. Toujours la main invisible. Plus proche de nous, Friedrich von Hayek ira jusqu’au bout de cette logique en écrivant, deux siècles après Adam Smith, que le concept de justice sociale est dénué de sens, que l’existence de gagnants et de perdants dans l’échange, pour injuste qu’elle puisse paraître, est nécessaire au bon fonctionnement du marché, puisqu’elle indique aux hommes les impasses qu’ils doivent éviter et les avenues qu’ils ont intérêt à emprunter. Le marché, écrit-il, n’est pas plus juste ou injuste que l’évolution des espèces. La thèse a le mérite de la clarté. Mais elle pose problème. Une société qui accepterait des écarts (de revenus ou de position sociale) jugés inacceptables par une majorité de ses membres peut-elle encore fonctionner ? John Rawls, un philosophe américain, qui a mené cette première critique, avance qu’une inégalité n’est juste que dans la mesure où, à terme, elle permet aux plus démunis de voir leur sort s’améliorer. Ce critère de justice est, on le voit, à la fois exigeant et imprécis : l’économie doit aboutir à l’amélioration du sort des plus pauvres. Mais, en même temps, le critère de Rawls peut se réduire à de pieuses déclarations d’intention : les plus riches, par exemple, justifieront toujours leur demande de diminution des impôts par l’effet bénéfique qui en résultera sur la croissance économique, donc sur l’emploi et le revenu des chômeurs d’aujourd’hui.

Si l’économie n’est autre que l’art d’affecter des ressources rares entre des usages alternatifs afin d’obtenir le résultat le plus efficace possible, pourquoi diable l’exigence de justice aurait-elle besoin de fourrer son nez là-dedans ?

L’économie est affaire de rationalité, ou d’intérêt, ce qui revient au même. Introduire des jugements de valeur ne ferait qu’embrouiller les choses, avec le risque de perdre en efficacité. Cette position n’est cependant pas unanime dans une profession qui ne manque pas de sujets de dispute. L’économie met en relation des hommes entre eux et pas seulement des choses. L’échange ne peut se nouer, et durer, que s’ils ont le sentiment de ne pas être floués. Derrière l’échange, il y a des enjeux sociaux et politiques : croire que la rationalité peut occuper seule le terrain de l’économique, c’est aller au-devant de cuisantes déceptions. L’exigence de justice dans l’économie repose donc sur une autre considération : elle permet un meilleur fonctionnement de la société. Ce n’est pas l’intérêt ou la raison qui mène le monde, mais un mélange complexe de valeurs morales et de calculs utilitaires. L’échange est facilité par la confiance. Ce sont des conventions qui règlent la plupart des relations sociales et permettent la stabilité et la prévisibilité hors desquelles le monde devient invivable, parce que chacun devient un loup pour l’autre. Lorsque ce besoin de justice n’est pas, ou plus, respecté, le recours à la force devient inévitable. Ceux qui croient que la main invisible du marché suffit à tout ont voulu bâtir un «capitalisme utopique», pour reprendre l’expression de Pierre Rosanvallon. Ils s’y sont cassé les dents, comme le montre à l’évidence le besoin de régulation éthique, politique et sociale dont les relations économiques, nationales ou mondiales sont grosses.