De la décence, que diable !

Le spectacle de ces grosses bagnoles, plus coûteuses les unes que les autres bloquant impunément la rue jour après jour, a quelque chose d’insupportable par l’image d’arrogance qu’il renvoie.
Le message n’a rien de subliminal, il est direct et sans ambiguïté : «J’ai de l’argent, vous clame-t-il. je fais ce que je veux et je me contrefiche des autres». Le sentiment de «hogra» qui peut habiter les moins chanceux d’entre nous ne peut que se renforcer au contact de ces attitudes faites d’arrogance et de mépris

C’est généralement vers le coup des trois/quatre heures que le concert démarre. Dans la rue jusque-là paisible, des klaxons assourdissants retentissent. Les accompagnent parfois, souvent même, des éclats de voix dont l’intensité peut aller crescendo. «Ça y est, ils en sont arrivés aux mains», vous dites-vous, sans même prendre la peine de regarder par la fenêtre. Pas nécessaire en effet, le spectacle qui se déroule sous vos pieds est connu d’avance. Il se présente comme suit : des voitures arrêtées en double position de part et d’autre de la rue qui bouchent la circulation, d’autres qui tentent vainement de passer et dont les conducteurs, rendus furieux par le blocage, passent leur rage sur le klaxon. Aussi, quand le ou la propriétaire de la grosse 4/4 ou de la berline rutilante daigne enfin apparaître, l’apostrophe peut être violente. Alors, soit l’intéressé, faisant profil bas, se confond en excuses et la tension retombe, soit au contraire, il roule des mécaniques et la mèche s’enflamme pour peu que l’interlocuteur en face ait le sang chaud et n’aime pas s’en laisser compter. Il faut dire que le sans-gêne de certains des acteurs de cette scène quotidienne est choquant. Se fichant que leur véhicule occupe la moitié de la chaussée, ils s’en vont tranquillement vaquer à leurs occupations, peu soucieux du dérangement qu’ils occasionnent. Mais le plus extraordinaire dans l’histoire, c’est que celle-ci se déroule à proximité d’un poste de police situé à l’angle même de la rue. Alors que, d’ordinaire, les policiers sont prompts à venir verbaliser les contrevenants, là, pour une mystérieuse raison, les intéressés peuvent tranquillement boucher la rue sans qu’aucun agent de l’autorité ne leur cherche noise. Allez donc savoir pourquoi ! La rue, faut-il préciser, n’est pas à proprement parler commerciale. Elle abrite essentiellement des immeubles de bureaux dotés de larges parkings souterrains. Par ailleurs, en marchant un peu, on trouve toujours où stationner. C’est dire qu’on est ni à Derb Omar ni même au Mâarif où, effectivement, il faut faire dix fois le tour du pâté de maisons pour trouver où s’arrêter.  

Le spectacle de ces grosses bagnoles, plus coûteuses les unes que les autres bloquant impunément la rue jour après jour, a quelque chose d’insupportable par l’image d’arrogance qu’il renvoie. Le message n’a rien de subliminal, il est direct et sans ambiguïté : «J’ai de l’argent, vous clame-t-il. Je fais ce que je veux et je me contrefiche des autres». Les deux malheureux gardiens de la rue contre lesquels, en l’absence des fauteurs de troubles, les automobilistes excédés se retournent parfois, vous avouent leur impuissance. «Taydirou mabghaou», vous expliquent-ils, désolés et en essayant, tant que faire se peut, de calmer le jeu. Mais eux-mêmes, justement, qui ne gagnent qu’une poignée de dirhams au quotidien, que doivent-ils penser de ces attitudes et, surtout, de l’absence notable de verbalisation de ces individus ? Etre riche n’est ni une faute ni un crime. Mais dans un pays où près de 50% de la population vit en dessous ou au seuil de la pauvreté, un minimum de décence s’impose pour qui a eu la chance de naître, ou de s’être fait une place de l’autre côté de la barrière. Or, de plus en plus, c’est cette décence qui fait défaut dans le comportement des nantis. Plus que le fait d’être riche, c’est le fait d’étaler sa richesse et d’en user comme un pouvoir qui est insupportable et menace l’équilibre social. Dans une situation de crise comme celle que nous vivons actuellement, il appartient à chacun de faire preuve de responsabilité et d’éviter de jeter de l’huile sur le feu par des comportements outranciers. Le sentiment de «hogra» qui peut habiter les moins chanceux d’entre nous ne peut que se renforcer au contact de ces attitudes faites d’arrogance et de mépris. Un minimum de décence s’impose également sur le plan commercial. Quand on entend par exemple certaines publicités à la radio qui vous vantent d’une voix mielleuse la formidable promotion que représente une nuit dans un hôtel pour «seulement» l’équivalent du Smig, on se demande dans quelle planète ces annonceurs vivent ! Et de s’étonner ensuite que les rues de la ville, cette ville où les objets de rêve inaccessibles s’affichent sur 3 m sur4 tous les cent mètres, eh bien ces rues-là, comme aux temps anciens, deviennent le territoire des voleurs et des brigands.