De Fès partiront de nouveaux ambassadeurs

Venus des quatre coins du monde, les participants au festival repartent avec une autre vision de nos sociétés. La caricature tombe.
Avec elle, la peur et donc le rejet. Nous gagnons des ambassadeurs.
Et pendant une semaine, Fès sourit.

Ronde et blanche, la lune brillait au-dessus de nos têtes, phare complice indiquant le cap. Une brise nocturne balayait le trop plein de chaleur emmagasiné le jour. Passé la lourde porte de Bab el Makina, déjà , le temps s’était suspendu. Les pierres baignées de lumière se sont faites protectrices. Et sa voix s’est élevée. Il n’y eut alors plus rien. Plus rien que la voûte du ciel au-dessus de nos têtes. Plus rien que cet instant parfait, ce moment d’émotion pur o๠les verrous sautent, libérant l’âme de ses si nombreux enfermements. SÅ“ur Marie Keyrouz est complice des anges. L’écouter, c’est percevoir en arrière fond le bruissement de leurs ailes. Une écoute lors de laquelle la raison abandonne avec délice sa garde. Si souffle du divin il y a, il doit s’apparenter à  cette pureté sublime qui brise les digues. Le matin, lors des Rencontres de Fès, quelqu’un avait parlé de la spiritualité comme de la verticalité qui relie directement l’être à  Dieu. Le soir, la définition prenait corps en ce chant céleste. Tout comme «l’esprit de Fès», cet esprit que le Festival des musiques sacrées, en cette dixième édition, s’emploie à  véhiculer et qui n’est autre que ce sens du divin rendu à  l’humain pour le réconcilier avec lui-même. Il s’exprimait là , pleinement à  travers cette servante de Dieu au visage de Madone qui, avec sa croix et son voile, chante sa passion pour le Christ dans la langue du Coran et par le verbe de Rabea al Adawiya. Le sacré cesse d’être lame acérée. Il redevient onde bienfaisante. Sous les coups répétés d’une actualité qui ne nous épargne aucune horreur, on se veut dépouillé de toute illusion. Pourtant, l’écoute de SÅ“ur Marie Keyrouz implorant la paix au «Roi de la paix» suffit pour que le regard aussitôt s’embrume. C’est dire combien ces cÅ“urs ne demandent qu’à  fondre et ne sont durcis qu’en apparence. C’est dire combien combattre autrement que par la violence ces «toxines mentales» que sont la haine, la jalousie et autres sentiments destructeurs est et demeure possible. La musique adoucit les mÅ“urs, a-t-on coutume de dire. Cela est d’autant plus vrai quand, de surcroà®t, on lui assigne pour tâche de se faire le lien de l’indicible en ce temps de tourmente o๠les caps se brouillent. Mettre des mots sur les déchirures, faire converger les regards sur les douleurs dévastatrices et tenter de dégager des chemins de compréhension pour se hisser hors de la jungle des maux, ce fut aussi ce que Fès et ses convives se sont employés à  faire lors de ce dixième anniversaire du festival. Si les sons qui s’échappaient de Bab el Makina, de Bab Boujloud ou des jardins du musée Batha avaient pour mission d’apaiser et de ramener un peu de sérénité dans les cÅ“urs, l’esprit, de son côté, était convié à  l’exercice difficile du décodage des situations en cours. De la foison de pensées et d’idées offertes à  la réflexion, chacun alors avait loisir de faire sa cueillette et de repartir avec sa petite fournée. Et, peut-être, avec ce déclic qui fait que, brusquement, on voit plus clair. Il n’est pas rare – pour ne pas dire il est très fréquent – que l’on s’interroge, une fois les rencontres de ce type achevées, sur leur véritable portée. Certes, sur le moment, prévaut le plaisir de la stimulation intellectuelle et de l’échange interpersonnel, mais après ? En quoi influe-t-on véritablement sur le réel ? De prime abord, on dirait «en rien». Et ce serait faux. Faux car les idées et les valeurs véhiculées au cours de ces rencontres sont autant de graines semées dans les esprits et qui, doucement, font leur chemin pour que demain se construise un monde meilleur. Prenons par exemple le concept même de ce Festival des musiques sacrées. Au départ, c’était une idée, qui a germé dans la tête d’un homme. Puis un projet qui a progressivement pris corps. Et, aujourd’hui, une magnifique réalisation qui honore Fès. Pendant une semaine, celle-ci oublie ses misères pour retrouver sa dimension de capitale spirituelle. Venus des quatre coins du monde, les participants au festival repartent avec une autre vision de nos sociétés. La caricature tombe. Avec elle, la peur et donc le rejet. Nous gagnons des ambassadeurs. Et pendant une semaine, Fès sourit. Elle se revivifie et travaille. Tout cela, grâce à  une idée. Un projet. Faouzi Skali a doté sa ville d’un joyau supplémentaire. Merci à  lui n