De Davos à  Bombay : des visions du monde

Davos, Bombay. Rarement la symbolique des lieux aura été aussi forte. D’un côté, une coquette station de sports d’hiver suisse, où tout respire l’opulence, à quelques lieux de Zurich et de ses banques. De l’autre, la bruyante cité indienne où se déploie l’une des plus grandes pauvretés du monde. Dans l’une, décideurs politiques et patrons de multinationales se concertent afin de montrer aux citoyens du monde qu’ils agissent pour leur bien-être économique et social. Dans l’autre, un contre-sommet réunit ceux qui refusent les effets de la mondialisation libérale et défendent, face aux mêmes médias, une conception solidaire de l’état de la planète. Ce sont désormais des rendez-vous obligés. Chaque année, les tenants du global-libéralisme et de l’altermondialisation se rencontrent dans des lieux aussi différents que symboliques pour confronter leurs visions alternatives de la société idéale. Un moment fort du débat démocratique au niveau mondial.
Que retenir des assemblées de cette année ? Le Forum de Davos a décidé de faire plancher ses ouailles sur divers thèmes liés à la finalité de la vie économique et la prise en compte des nécessités sociales. Le doute s’installerait-il au royaume de Davos ? Paradoxal. Au moment où le fétichisme de marché règne sans partage, les interrogations refont surface. Que d’évènements ont conduit l’opinion publique à s’interroger sur la déréglementation, les flux de capitaux et de marchandises, la flexibilité et les versions réduites de l’Etat. Le modèle libéral a du plomb dans l’aile. De sa version hard, incarnée par les politiques de Ronald Reagan et Margaret Tatcher, ou encore de l’expérience chilienne pilotée par les Chicago boys de Milton Friedman à des versions plus light, néolibérales, c’est le modèle unique qui est mis en doute. Le credo économique ne se suffit pas à lui seul, s’il n’est pas charpenté par un véritable projet de société. Telle est la conclusion à laquelle nous devrions être conduits à l’écoute des complaintes des dirigeants réunis à Davos.
Face au pseudo-consensus des élites sur la meilleure façon de faire fonctionner l’économie et la société, des approches différentes sont avancées par les altermondialistes. Tous les acteurs de cette société civile qui font la démonstration de leur détermination ont un objectif commun : soumettre les institutions internationales à plus de contrôle démocratique, briser l’opacité des modes de décision et substituer d’autres logiques à celles dictées par un libéralisme économique triomphant. A cela les politiques répondront que les parlements incarnent davantage les représentations nationales que l’agitation de la rue, que les institutions internationales ont précisément pour fonction de réguler et d’organiser l’économie mondiale et qu’il y a un risque à ce que des ONG prétendent se faire les porte-voix de l’intérêt général. Or, il faut reconnaître qu’une partie croissante des opinions publiques se retrouve davantage dans le discours de ces agitateurs d’un nouveau genre, indépendants des appareils syndicaux et des partis, que dans celui des élus défaillants à relayer leurs préoccupations.
Face à ces deux initiatives, il faut cependant se garder de tout simplisme. Les élites de Davos sont loin d’être d’accord entre elles et, en face, nous n’avons pas une «société civile mondiale» à même d’opposer un contre-projet cohérent. Le discours néolibéral plus ou moins éclairé que tiennent les «maîtres du monde» réunis à Davos ne doit pas faire illusion. De même, les mouvements et les organisations non gouvernementales rassemblés à Bombay sont loin d’être en accord sur tout, et certaines de leurs revendications peuvent être contradictoires. On ne peut donc penser la mondialisation uniquement sous la forme d’une opposition entre, d’une part, les élites, et, d’autre part, les peuples, comme si les intérêts et les conceptions des uns et des autres étaient homogènes. Mais il faut aussi agir pour que les contradictions du monde actuel se résolvent de manière pacifique.
Comment faire ? La société internationale ne deviendra plus démocratique que si la démocratie progresse dans l’ensemble des Etats qui la composent