De ces petites choses qui mettent du baume au coeur

Bien plus souvent qu’il ne faut, nous sommes nombreux à  dépeindre en gris, quand ce n’est pas en noir, cette société qui est la nôtre. La saleté de l’espace public, la circulation devenue impossible, l’insécurité qui croît, le civisme qui décroît ou la régression qui guette, on n’est jamais à  cours de motifs de récrimination.

Souvent, et bien plus souvent qu’il ne faut, nous sommes nombreux à dépeindre en gris, quand ce n’est pas en noir, cette société qui est la nôtre. La saleté de l’espace public, la circulation devenue impossible, l’insécurité qui croît, le civisme qui décroît ou la régression qui guette, on n’est jamais à cours de motifs de récrimination. Sous l’effet de la crise, l’atmosphère générale est à la morosité et au pessimisme. Plus portés à parler de ce qui va mal plutôt que de ce qui va bien, les médias y contribuent grandement. Pourtant, dès qu’on fait l’effort de s’attarder sur les bonnes plutôt que les mauvaises choses, la perception change et l’on se reprend à remettre du rose là où on avait gommé toute couleur.

A titre d’illustration, ces quelques exemples glanés dans la vie quotidienne et qui remettent en place certains a priori. Celui, pour commencer, selon lequel l’honnêteté tendrait à se raréfier autour de soi. A force d’entendre parler d’arnaques et d’arnaqueurs, de petits ou de grands filous, à force de voir «tahramiyate» vantée et érigée en «valeur» cardinale, on en vient à être habité par la hantise de se faire gruger. D’où ce réflexe de compter d’un regard rapide la monnaie qu’on vous rend et de ne plus prendre pour argent comptant ce que l’on vous dit. Du coup, c’est la divine surprise quand un marchand vous court après pour vous rendre le dirham de trop que vous lui avez donné. Vous réalisez alors que, malgré l’augmentation des margoulins, il existe toujours des gens scrupuleusement honnêtes. Non seulement honnêtes mais également serviables. En retard à un rendez-vous, je me retrouve sans monnaie à mettre dans l’horodateur. Passe un monsieur à l’allure modeste. Par la vitre de la voiture, je l’interpelle pour lui demander s’il a le change de dix dirhams. Non, me répond-il mais si vous voulez, je peux aller vous faire la monnaie. Sans réfléchir, j’acquiesce et lui remet la pièce. L’homme disparaît au coin de la rue et quelques minutes s’écoulent. Alors que je commençais à me reprocher ma crédulité, le monsieur est revenu. Non seulement le brave homme ne s’était pas envolé avec mes sous mais il avait fait l’effort de marcher une centaine de mètres jusqu’au premier commerce pour tirer d’embarras l’étrangère que j’étais. Lillah ou fi sabillillah. Et de réaliser que, et tout particulièrement chez les plus modestes, l’honnêteté résiste fort bien, malgré les apparences, à l’expansion de «tahramiyate».

Autre a priori, celui selon lequel le conservatisme prend le dessus dans une société qui évolue à deux vitesses avec, pour schématiser, une élite qui s’occidentalise alors que la masse se «fondamentalise». Là aussi, quand on observe de manière plus attentive les comportements sociaux, on s’aperçoit combien la nuance est de mise. Cette autre illustration. Le téléphone collé à l’oreille, un jeune homme retient mon attention par le contraste entre son apparence vestimentaire et les paroles qui sortent de sa bouche. Sa modeste jellaba indique que notre homme n’habite pas les beaux quartiers. Pourtant, à l’interlocutrice à l’autre bout du GSM, les bribes des propos qu’il tient et qui parviennent à mes oreilles relèvent du parfait discours amoureux. «..Anti hayati (tu es ma vie)…» lui sussure-t-il entre autres mots doux. Et de conclure par un «ou sallam ala mamak man andi (passe le bonjour à ta mère de ma part)». De ce que l’on peut déduire de cette conversation, c’est que ce jeune d’extraction populaire a une amoureuse à qui il dit qu’il l’aime et auprès de la famille de laquelle il est introduit. Pas tout à fait le topo conventionnel, encore moins un comportement frappé du sceau islamiste !

Dernier exemple, sur le plan de l’affirmation des idées cette fois-ci. Comme chaque dernier jeudi du mois, le Café Politis, monté conjointement par les associations Marocains Pluriel et La Squala, a tenu en janvier son débat sur l’esplanade du restaurant la Squala, (Casablanca). Pour qui n’en connaitrait pas le principe, le Café Politis a pour vocation de sortir le débat sociétal des salons et de le faire se tenir avec des jeunes issus de tous les milieux, d’où le lieu choisi (entrée de la médina). Le but étant de véhiculer les valeurs de la diversité, de l’échange et du respect d’autrui. Cette dix-huitième édition, consacrée au dialogue interculturel, a bénéficié de la participation d’un imam, d’un rabbin et d’un archevêque. Les communications – très convenues- sur l’esprit de tolérance dans les trois monothéismes achevées, parole a été donnée à la salle. Et là, surprise. Au milieu des questionnements classiques, deux prises de parole totalement discordantes – et combien courageuses – sur l’athéisme et la conversion. La première a été celle d’un jeune homme qui, en arabe, non seulement a posé la question de la «tolérance» de l’islam à l’égard des athées mais a osé s’affirmer publiquement athée ! Quant à la seconde prise de parole, en français cette fois, elle a porté sur les Marocains chrétiens. L’intervenant s’est étonné que rien n’ait été dit à leur propos alors qu’ils existent et qu’ils seraient, selon lui, bien plus nombreux qu’on ne veut le penser. Comme pour lui donner raison, je croise à la fin de la rencontre une personne de ma connaissance qui m’apprend qu’elle s’est convertie au christianisme à l’instar de sa mère et de sa sœur ! Pour une société figée et qui ne regarde qu’en arrière, c’est pas mal, non ?