De cause à  effet

Tout en entretenant l’espoir, il reste à  attendre l’effet que produira sur tout le monde la conduite des affaires par Barack Obama. Mais, en tout état de cause, il aura semé la graine de la «cause», quitte à  ce que tout le monde en fasse mûrir les effets.

Jeter un coup d’œil au dico lorsqu’on veut entamer l’écriture de son texte à partir d’un mot ne fait jamais de mal, bien au contraire, cela ne fait que du bien. Sauf que, très souvent, un coup d’œil ne suffit pas. Les pinailleurs diraient que cela dépend du volume du dico. Il s’agit, cela va de soi, des petits pinailleurs de peu de culture ou de ceux qui pensent en avoir de trop et qu’un dictionnaire ne sert à rien puisqu’ils connaissent tous les mots dont ils se servent. D’autres encore, se payant de mots, pensent qu’un dico n’est qu’une morgue de mots morts gisant dans un gros volume, lui-même enterré au fond de la bibliothèque. Si bibliothèque il y a ; et, justement, bibliothèque il n’y a pas.
C’est donc tout l’effet que leur fait cet ouvrage dodu, rarement consulté et souvent méprisé. Mais c’est précisément le mot «effet» qui a déclenché l’incipit agacé de cette chronique. Les médias qui, dès qu’ils tiennent un mot, le montent en épingle, s’ingénient à le ressasser quand ils n’en font pas tout un concept. Tenez, depuis l’élection de Barack Obama, on ne peut pas citer le patronyme de ce dernier sans le faire précéder par le mot «effet». Alors que dit le dico, justement, à cet effet ? «Effet ; n.m. ; du latin effectus ; résultat d’une action ou d’une influence.» Bon, pour une fois, ça colle. Pour la suite, il faut avoir du temps et s’accrocher aux différentes acceptions, occurrences et emplois du mot, seul ou en locutions.
«L’effet Obama» est donc une locution qui a dépassé les frontières de l’Amérique, envahi les journaux jusque dans les contrées les plus improbables et se trouve plus ou moins bien embouché par nombre d’associations, d’analystes et d’experts en tout. Depuis le 4 novembre dernier, la victoire d’Obama est la meilleure bonne nouvelle de la planète depuis…, depuis quand déjà ? A vrai dire, nul n’est assez vieux pour se rappeler une date marquée par une nouvelle internationale ayant fait tant de bien aux gens et aux pauvres bien plus qu’aux riches. Normal, les pauvres sont bien plus nombreux et nourrissent bien plus d’espoirs dans les lendemains qui chantent. Encore que beaucoup de riches à travers le monde n’en mènent pas large depuis le krach boursier. Ils ont aussi droit à l’espoir et même aux lendemains qui chantent. Ne les voilà-t-il pas qui réclament plus d’Etat en faisant l’éloge de Karl Marx qui, question capital et capitalisme, avait le coup d’œil et s’est moins gouré que tous les «Chicago boys» et les traders hallucinés des places financières.
Rien que pour ça, même si Obama n’avait pas existé, il aurait fallu l’inventer. Barack, la Baraka, ou le cadeau de la Providence ? Il y a en qui ont versé dans le spirituel pour moins que ça. Restons alors avec «l’effet» et la spiritualité en rappelant cette pensée de Pascal dans le bon vieux français de son époque: «Quand nous voyons un effet arriver toujours de même, nous en concluons une nécessité naturelle, comme qu’il sera demain jour…»
On sait maintenant qu’un effet chasse l’autre. En effet, jusqu’au dernier moment de l’élection d’Obama, c’est «l’effet» d’un autre Africain-Américain qui était cité à tout bout de champ : «l’effet Bradley», du nom d’un ancien candidat à la mairie de Los Angeles qui était assuré de gagner dans les sondages mais qui a perdu parce qu’il était noir. Mais grâce à «l’action et l’influence» (définition du mot «effet») d’Obama, ce dernier a mis en œuvre le sens de son fameux slogan appelant au changement : «Yes, we can !»
Depuis, ce slogan a fait florès et l’on ne compte plus, en Europe et notamment en France, les associations et les individus qui appellent au respect de la représentation des minorités, à leur visibilité dans les postes à responsabilités publiques, privés et médiatiques et, pourquoi pas, l’occupation des plus hautes charges de l’Etat. Mais c’est dans les pays du Sud, et notamment en Afrique, que «l’effet Obama» et son slogan posent problème. D’abord, la couleur de la peau n’y a jamais constitué un handicap pour quiconque nourrirait de nobles ambitions politiques. Ce sont plutôt ces dernières qui représentent des risques pour l’impétrant dans le désert démocratique et l’enfer autocratique qui sévissent dans ces contrées. Quant au slogan, il ne suffit pas de crier en dansant «yes, we can, yes, we can !», pour que ça change. Changement et alternance sont les deux mamelles de toute démocratie. Et le changement est une notion qui fait partie de l’essence même de la démocratie américaine, dont Tocqueville avait analysé les soubassements, les causes et les effets dès le XIXe siècle. Tout en entretenant l’espoir, il reste à attendre l’effet que produira sur tout le monde la conduite des affaires par Barack Obama. Mais, en tout état de cause, si l’on ose dire, il aura semé la graine de la «cause», quitte à ce que tout le monde en fasse mûrir les effets.