Darfour : nos indignations sont sélectives

Le Darfour, cela vous dit quelque chose ? Evoqué de temps à autre entre deux informations, le nom n’est pas inconnu, mais il n’habite pas nos esprits, le drame qui s’y joue ne suscite guère notre indignation. Pourtant il se déroule sur notre continent, l’Afrique, et concerne des musulmans. Sauf que là, les non-musulmans ne sont pas en cause. L’affaire reste cantonnée aux membres de Dar El Islam.
Au cœur du Sahara, dans cette terre des Fours (Dar four) située dans l’ouest du Soudan, une guerre féroce fait rage depuis 2003. En quelques années, les combats ont fait 300 000 morts et chassé plus de deux millions de personnes – un tiers de la population – de leurs villages, détruits à 80%. Dès 2004, les Nations unies n’hésitent pas à parler de «nettoyage ethnique» et la commission d’enquête internationale qu’ils mettent en place dénonce des «crimes contre l’humanité» dans le cadre de ce qui est considéré comme l’une des plus graves catastrophes humanitaires de ce début de XXIe siècle.
Royaume longtemps indépendant, le Darfour a été incorporé au Soudan en 1916. Dans cette région chiche en ressources, la compétition pour l’eau et l’espace a toujours marqué la vie quotidienne des populations. Mais les conflits tribaux, opposant la plupart du temps les paysans noirs protégeant leurs terres aux nomades arabes en quête de pâturages, trouvaient leur solution à travers les mécanismes traditionnels de régulation, fondés sur le respect des itinéraires et des périodes de transhumance. La grande sécheresse et la famine des années 1980, couplée à une explosion démographique qui a doublé la population du Darfour en vingt ans, a rendu progressivement ces mécanismes inopérants. La mise en place, en 1989, d’un régime militaro-islamiste au Soudan, et la bienveillance dont il fit preuve à l’égard des tribus «arabes», acheva de faire dégénérer ces conflits ponctuels en guerre fratricide. Après plusieurs épisodes guerriers tout au long des années 1990, la quasi-totalité des tribus «africaines» décidèrent de s’unir en un Front de libération du Darfour (FLD), présidé par l’avocat Abdel Wahid Mohamed Nur. Le 23 février 2003, celui-ci déclenche l’insurrection dans le djebel Marra. Selon le chef du FLD, «le Darfour a été marginalisé depuis l’indépendance, parce que les Arabes au pouvoir à Khartoum voulaient nous maintenir dans une vie primitive. Maintenant, nous nous battons pour nos droits. Nous voulons des écoles, des hôpitaux et notre part des richesses nationales. En face de nous, toutes les tribus arabes sont solidaires. Certaines viennent des pays de la région, du Centrafrique, du Cameroun, du Niger. On leur a promis nos terres, mais nos paysans, maintenant, veulent tous se battre». Aux attaques des insurgés, le gouvernement soudanais, dont l’armée régulière, mal équipée et peu motivée, compte un grand nombre de soldats originaires du Darfour, répond en enrôlant officiellement les milices des tribus «arabes» en lutte contre les paysans noirs, milices redoutées par ces derniers et connues sous le vocable terrifiant de «janjawids» (les cavaliers du diable armés de Kalachnikovs). Attaques à l’aube, villages brûlés, routes coupées, districts entiers interdits aux ONG et aux étrangers, le Darfour devient le théâtre de toutes les exactions. On y parle d’exécutions massives de civils, de camps de concentration d’enfants et de femmes, d’utilisation du viol des femmes comme arme de guerre. Cette région du monde ne présentant aucun véritable intérêt stratégique, la communauté internationale a fait longtemps preuve d’une totale passivité à l’égard de ce qui s’y déroule avant que l’opinion publique, alertée par la mobilisation des ONG, ne commence à réagir. Quant au monde arabe, il se cantonne dans un silence effarant. Ce silence, cette indifférence ne sont pas sans nous interpeller. Fort heureusement, ici et là, les éveilleurs de conscience passent à l’action. Le 10 décembre dernier, à l’occasion de la Journée internationale des droits de l’homme, la section marocaine d’Amnesty International a eu l’idée ingénieuse d’organiser à Rabat des scènes de rue représentant de manière crue le viol des femmes du Darfour. Frappés dans leurs imaginations par les cris et les habits ensanglantés des acteurs, les passants effarés découvrent le drame qui se joue au fin fond du désert du Sahara. Par ailleurs, 140 intellectuels de tous les pays arabes viennent de signer un Manifeste des libertés où «(ils) s’élèvent contre le silence du monde arabe et appellent les acteurs de la société civile comme les responsables politiques à agir auprès de leur gouvernement et des organisations régionales pour qu’ils prennent clairement position en faveur d’un arrêt des combats et obligent le gouvernement soudanais à respecter les droits des habitants du Darfour». Il était temps. On ne peut s’indigner des forfaits dont les auteurs sont étrangers à l’islam et rester coi quand ces derniers appartiennent au monde musulman. Le mutisme doublé d’indifférence relatif à ce drame montre combien nos indignations de musulmans ne relèvent pas de la seule atteinte aux droits des peuples. Si c’était le cas, le Darfour, avec ses centaines de milliers de morts, ses deux millions de déplacés, ses terres brûlées et ses femmes violées, devrait faire tous les jours la une de nos journaux. Il n’en est rien. Pour la simple raison que d’autres facteurs, relevant de la nature du rapport que nous établissons avec l’autre, conditionnent nos perceptions. Et ces facteurs-là ont d’abord à voir avec les blessures propres à notre propre histoire.