Dans la Cour des miracles

Dehors, le jeune homme qui a subtilisé la moitié des dossiers disposés devant le siège du juge, s’est juché sur un balcon, et il rend la justice à  sa manière. Il appelle : « X ben Y… tu es poursuivi pour vol. Je t’acquitte », et il balance dans la Cour le dossier concerné qui s’éparpille à  tous les vents. Suivant : « Z ben R…. ahhh, coups et blessures : relaxé »…le dossier vole dans la Cour… et ainsi de suite, pendant une dizaine de minutes.

Un Palais de justice, c’est grand, beau, imposant, solennel, majestueux, tout comme celui de Casablanca. A longueur de journées, le service public qu’est l’application de la justice fonctionne à bloc. On y croise de tout, des justiciables, des juristes, des experts, des huissiers, des juges, des badauds en tous genres… Et aussi fréquemment, quelques personnes dérangées mentalement.

Il y a quelques années, tous les professionnels fréquentant le tribunal croisaient fréquemment deux vieilles dames. La première faisait souvent irruption dans une salle d’audience, en pleine session : du fond de la salle, elle interpellait alors le magistrat présidant l’audience, d’une voix forte et intelligible : «Qui es-tu toi, qui prétend juger les gens ? C’est ta robe de carnaval qui te donne ce pouvoir ?». Les gens retenaient leur souffle, car un «outrage à magistrat, dans l’exercice de ses fonctions» peut valoir jusqu’à cinq années d’emprisonnement, les avocats présents se précipitaient pour faire sortir la vieille dame du prétoire, avant que le juge ne réagisse. Ce qu’il ne faisait jamais, d’ailleurs, appelant juste au calme dans la salle, en attendant que les juristes aient évacué la personne : les magistrats étaient briefés, il ne s’agissait que d’une dame ayant perdu ses esprits, qui trouvait son bonheur à arpenter les couloirs du tribunal.

Une autre visiteuse, elle, était célèbre pour ses déclarations. On a toujours ignoré si elle avait entendu parler du philosophe grec Diogène, qui circulait dans les rues de l’antique Athènes, muni d’une lampe allumée en plein jour, répondant à ceux qui l’interrogeaient : «Je cherche un Homme». Notre dame à nous se promenait régulièrement à travers les allées du tribunal, sa vaste salle des pas perdus, ou entrait dans les salles d’audience, tenant à bout de bras une…lampe torche toujours allumée. Elle ne parlait à personne, ne s’intéressait à rien, n’interrompait jamais les audiences, ni ne perturbait le fonctionnement du service public ; elle se contentait de déambuler, éclairant certains recoins sombres avec sa lampe, et affirmant à ceux qui s’en étonnaient : «Je cherche la justice !».

Mais la palme de l’originalité revient sans aucun doute au jeune homme, simple d’esprit, qui était entré par inadvertance dans le palais de justice, sans s’en rendre vraiment compte : d’habitude, il se promenait aux alentours du tribunal sans oser y pénétrer, impressionné par la majesté des lieux… Un jour qu’une porte de service était restée ouverte, le voilà à l’intérieur des lieux, à proximité d’une salle consacrée aux flagrants délits : vols, agressions, coups et blessures, etc. En attendant les prévenus, dont certains en état d’arrestation, le greffier a disposé une trentaine de dossiers  devant le siège du président, puis est reparti prévenir le juge que tout est prêt dans la salle, où s’impatientent les familles des prévenus.

Le jeune homme pénètre dans la salle, la traverse subrepticement, arrive devant l’estrade de la Cour, avise les dossiers déposés, et sans crier gare, avant que quiconque ne s’interpose, en subtilise la moitié, déclenchant des murmures de surprise. Personne n’intervenant, le jeune homme disparaît. Arrive le juge et son greffier, qui constatent de suite que la moitié des dossiers du jour a disparu, se renseignent auprès des avocats présents, et décident de commencer l’audience, tout en avisant les policiers de service. On appelle donc à la barre le premier prévenu, le président entame ses questions, les avocats sont là…mais on entend dehors, une espèce de brouhaha confus, qui s’amplifie, envahissant la salle d’audience comme une pollution sonore. Puis le juge remarque, alors que la rumeur prend de l’ampleur, que plusieurs personnes quittent le prétoire pour se précipiter dans la Cour. Il suspend l’audience, envoyant son greffier aux nouvelles, qui revient lui en raconter de biens bonnes : dehors, le jeune homme s’est juché sur  un balcon, et il rend la justice à sa manière. Il appelle : «X ben Y… tu es poursuivi pour vol. Je t’acquitte», et il balance dans la Cour le dossier concerné qui s’éparpille à tous les vents. Suivant : «Z ben R…. ahhh, coups et blessures : relaxé»…le dossier vole dans la Cour…et ainsi de suite, pendant une dizaine de minutes, avant que les policiers n’interviennent en l’interpellant. Il aura généreusement «acquitté» tous les prévenus, la place centrale du tribunal se retrouvant jonchée de centaines de documents, PV, extraits de pièces, certificats divers, etc.

Poursuivi pour entrave à la justice, il ne sera finalement pas condamné, les juges ayant admis que c’était juste …pour le fun, de la part d’une personne simple d’esprit ! Mais pour les prévenus, le miracle n’arrive pas tous les jours.