Dangereuses inégalités

Hassan II avait fait de l’accès frauduleux de ses affidés à la richesse un mode de gouvernement. Résultat : un Maroc social qui rappelle, par certains traits, des survivances du Moyen-Age. Mohammed VI semble s’inscrire en rupture de cette ligne. Des signaux et des actes en faveur des plus pauvres. Un engagement qui gagnerait en efficacité s’il ne se perdait dans les méandres du saupoudrage et de l’assistance.

Dans le vacarme des chiffres sur les performances prévisibles de l’économie nationale, une musique puissante continue de dominer : l’appel à plus de croissance. La croissance – c’est-à-dire l’augmentation continue de la richesse nationale – est présentée comme le signe du progrès. On se lamente sur son atonie, on scrute avec angoisse l’évolution de son profil. Mais dans cette cacophonie, un débat est quasiment absent. Il s’agit de savoir si le plus de croissance est un facteur d’égalisation des revenus, des chances, des espoirs ouverts à chacun. Tout, en apparence, le laisse supposer : il semble évidemment plus facile de distribuer plus équitablement le surplus du gâteau collectif que de procéder, au sein d’un gâteau inchangé, à une redistribution douloureuse car devant prendre aux uns ce qu’elle prétend donner aux autres. Dès lors, on serait autorisé à confirmer que la croissance est la condition nécessaire – et suffisante – pour la réduction des inégalités sociales. La réponse n’est pas évidente.
Le premier visage d’une société est façonné par la manière dont ses revenus se répartissent. Sans doute, «l’argent ne fait pas le bonheur», comme on se plait à dire depuis quelques siècles, peut-être pour rassurer les pauvres. La vérité est à peine différente: l’argent, il est vrai, ne suffit pas à faire le bonheur des riches ; mais le manque d’argent contribue puissamment à faire le malheur des pauvres. On ne contestera pas, du moins selon les statistiques internationales, le très mauvais classement du Maroc au palmarès des inégalités. Et le spectacle de l’inégalité est sans doute la faute, et le danger, les plus graves pour une collectivité. Le touriste lui-même le constate, car son regard discret est accroché souvent par l’essentiel. Pour lui, le symptôme le plus visible d’une société n’est pas le PIB. Ce qu’il rapporte de ses voyages, c’est le souvenir des extrêmes, la misère et les nababs, pittoresques l’un et l’autre à leur manière. Ce sont d’ailleurs ces pays à pittoresque qu’il retrouve un matin à la première page de son journal. Parce qu’ils ont été le théâtre d’un grand et tragique événement : émeute, violences… Au Maroc, le touriste étranger trouve heureusement d’autres beautés moins cruelles. Mais pour nous qui y vivons, nous observons bien que l’inégalité des situations constitue, dans notre pays, l’un des germes les plus pernicieux d’incivisme, de contestation, d’intégrisme ou de scepticisme. L’amer sentiment d’injustice ressentie par beaucoup de Marocains ne vient pas seulement du refus de certaines différences dans les situations. Elles sont explicables et, en principe, légitimes, lorsqu’elles correspondent à des différences d’effort, de talent ou d’utilité sociale. Il vient principalement de l’intuition diffuse que tout le monde ne cotise pas équitablement à l’effort national.
Le système politique se doit de prendre garde : à force de reproduire des privilèges injustifiés, il risque de provoquer l’explosion sociale. L’histoire peut être prise à témoin. La royauté française n’est-elle pas tombée pour n’avoir pas su abandonner à temps un système d’inégalités qui ne correspondait plus à l’évolution économique et sociale. Certes, un prince de sang, Philippe d’Orléans, s’était taillé une réputation en prenant le surnom de Philippe Egalité. Sans succès durable. Le XVIIIe siècle français a fini par se donner les armes des «Lumières» pour ouvrir la voie au progrès social. Plus près de nous, Hassan II avait fait de l’accès frauduleux de ses affidés à la richesse un mode de gouvernement. Une façon d’élargir la base sociale de son pouvoir, d’entretenir une cour. Résultat : le lamentable spectacle que donnent les fervents soutiens de son régime. Et un Maroc social qui rappelle, par certains traits, des survivances du Moyen-Age. Mohammed VI semble s’inscrire en rupture de cette ligne. Une sensibilité au dénuement de larges couches sociales, des signaux et des actes en faveur des plus pauvres. Un engagement qui gagnerait en efficacité s’il ne se perdait dans les méandres du saupoudrage et de l’assistance. C’est d’une politique sociale intégrée que le Maroc a besoin. A chaque acteur – gouvernement, collectivités locales, société civile – son rôle, sa responsabilité. Autrement, l’incohérence, la sourde compétition feraient perdre à ces initiatives toute leur pertinence. En conclusion, l’égalisation des chances n’est pas dans la seule augmentation de la richesse nationale, mais dans une volonté politique, appliquée à sa distribution