Culture et indépendance

De l’Océan Atlantique au Golfe, la majorité des slogans publicitaires sont conçus aujourd’hui en arabe dialectal. C’est bien le seul truc, avec les chansons d’Oum Kalthoum, sur lequel les Arabes se soient mis d’accord.

Dans la précédente chronique consacrée à  l’usage de la langue maternelle au Maroc, à  savoir darija, j’avais évoqué la littérature francophone que le Salon du livre de Paris célèbre en ce mois de mars. Concernés au plus haut point par cette dimension linguistique, les écrivains et intellectuels marocains n’ont pas manqué ces derniers jours – à  cause ou grâce à  une émission littéraire («Culture et dépendances», animée par Franz-Olivier Giesbert sur France3) – de lancer une polémique suite à  une déclaration intempestive de Tahar Ben Jelloun, qui accusa la langue arabe de ne pas être assez «ouverte» pour permettre d’écrire certaines choses, notamment sur la sexualité. Ce ne fut pas la seule «sortie» de Ben Jelloun dans cette émission puisque, à  une question de Giesbert sur l’identité littéraire de l’auteur de La prière de l’Absent, ce dernier a fait son «outing» identitaire en précisant qu’il n’est pas un auteur francophone, mais un écrivain français et… marocain. Après ces propos, on ne tarda pas à  lire sous la plume de Mohamed Berrada, romancier et critique marocain de langue arabe, une réponse cinglante dans le quotidien Al Ittihad Al Ichtiraki et une autre de l’autre écrivain, toujours de langue arabe, Ahmed Al Madini, dans le supplément culturel du même journal. On ne va pas se plaindre pour une fois d’une polémique qui nous rappelle le bon vieux temps de la lutte des langues des années 80.

Mais, Dieu que les choses sont complexes au Maroc lorsque la langue des écrivains se délie ! Elles se compliquent davantage pour un chroniqueur trilingue, tentant d’user équitablement et autant que faire se peut : de la langue française pour le plaisir, pour travailler et gagner sa vie ; de la langue arabe fos’ha pour lire des livres et des journaux ; et de darija pour communiquer avec les siens, son entourage, pour se marrer un coup et éventuellement pour nourrir les deux premières langues ! Mais ça, on ne l’avoue pas chez nous lorsqu’on est un intello pur et dur ou un écrivain à  succès de quelque langue que ce soit. Dire que l’on peut aimer à  parler, à  lire ou à  écrire dans une langue sans jeter l’opprobre sur une autre langue pour incapacité, mauvais héritage du passé ou mépris pour les parlers du peuple ne fait pas partie de nos mÅ“urs culturelles. Certes, on ne peut laisser dire que l’arabe n’est pas une langue ouverte sur les choses du sexe quand on connaà®t toute la littérature érotique, parfois franchement grivoise, que recèle la bibliothèque arabe. Tahar doit lire les poèmes d’Abou Nouwas sur l’homosexualité (puisque c’est un des thèmes de son dernier roman) ; les préceptes érotiques de Nafzawi et bien d’autres textes qui frisent quelquefois la pornographie mais qui sont en vente libre dans les médinas du Maroc et côtoient les écrits religieux les plus obscurantistes dans une promiscuité improbable et certainement inconcevable à  la FNAC, rue de Rennes à  Paris. Il devrait également, comme l’a rappelé perfidement Berrada, relire dans la foulée sa propre traduction de Mohamed Choukri, Le pain nu et d’autres romanciers contemporains du Moyen-Orient dont celui, merveilleux et revigorant, de l’écrivain et dentiste égyptien Aala’ Assouani : Immeuble Yacoubian. Il est disponible même en français pour les paresseux ou les monolingues.

Mais ni Berrada ni Al Madini, qui ont longtemps séjourné en France, lisent et parlent volontiers la langue de Pivot (car tout cela n’est que de la mousse médiatique), ne peuvent ignorer que toutes les langues sont des héritages du passé. Au Maroc, nous sommes bien placés pour le savoir, le dire et l’écrire. Il n’est que de voir l’exemple admirable d’intellectuels, poètes et écrivains amazighophones, dont nombre sont à  l’IRCAM, qui usent avec une grande et riche éloquence de la langue arabe fos’ha. On ne peut dire qu’ils soient rancuniers et ils n’en font pas tout un fromage qui sent la défensive ou la mélancolie de l’écrivain contrarié. J’ai déjà  écrit ici qu’une langue, comme la liberté d’expression, ne meurt que si l’on ne s’en sert pas. La belle et flamboyante langue arabe, injustement qualifiée de classique et maladroitement désignée par ses propres locuteurs de fos’ha («l’éloquente» et donc l’élitiste), évolue à  son rythme, à  celui des peuples qui en usent ainsi qu’au bon plaisir des gouvernants qui abusent des gouvernés comme du gouvernail.

Mais on ne peut pas dire qu’il y a de plus en plus de gens à  manier cette langue avec le respect qu’elle mérite, lorsqu’on tend une oreille à  toutes les chaà®nes de télé du Moyen-Orient qui bouchonnent sur les satellites. Même les télécoranistes et autres vedettes d’une espèce de «Starsyslam», dont la langue arabe et sa charge religieuse constituent le fonds de commerce, ont vite compris que pour attirer le chaland, il faut parler la langue du cÅ“ur… de cible. Principe de marketing que les publicitaires et autres marchands de la «réclame» ont aussi vite pigé. Résultat : la majorité des slogans publicitaires sont conçus aujourd’hui en arabe dialectal des pays respectifs et ce de l’Océan Atlantique au Golfe persique. C’est bien le seul truc, avec les chants d’Oum Kalthoum, sur lequel les Arabes se soient mis d’accord dans leur grand fantasme unioniste.

Alors, une question pour finir et pour en rire : partir avec Ben Jelloun ou rester pour rigoler avec mon pote Al Madini – dont la faconde dialectale est irrésistible – mais chouia en arabe fos’ha et bazzaf en darija qohha? Vous, je ne sais pas, mais moi, je n’ai pas envie de partir !