Culture et démocratie

on ne peut pas prendre dans la démocratie uniquement son aspect technique et arithmétique ou son slogan réducteur, un homme, une voix. la qualité des voix compte autant que leur nombre. c’est même de tout cela que dépendent la qualité, l’efficacité et la pérennité d’une démocratie

«Sans l’instruction du peuple, le suffrage universel conduit à la dictature des imbéciles». Comment ne pas faire sienne cette formule de Condorcet par ces temps de frénésie démocratique née du fameux printemps arabe ? Mais si la demande ou le désir démocratique et leur corollaire technique, le suffrage universel, sont légitimes après la longue nuit sans songes des régimes autocratiques, il est une autre demande qu’on ne saurait ignorer sous peine de briser dans l’urne le rêve du peuple et compromettre  l’avenir de plusieurs générations. C’est l’instruction et la culture. Or, si l’on n’instruisait ni ne cultivait le peuple, tout suffrage et tout scrutin, quels qu’en soient son calcul et son arithmétique, ne feraient que changer une dictature par une autre autocratie et substituer une médiocratie à une autorité d’ignares.

On voit d’ici les rictus de colère des «penseurs» en tout et à la place du peuple et l’indignation  des faiseurs  de son bonheur malgré lui : la culture, prise dans le sens d’activité ou de pratique (lecture, cinéma, musique, théâtre), est un luxe de bourgeois, un confort, une cerise sur le gâteau. En face, mais tout en rejoignant les premiers, se rangent les tenants de la pensée technocratique et inculte qui estiment que l’instruction qu’on aligne sur l’alphabétisation est nécessaire pour le développement économique. Mais point de culture, laquelle vient ultérieurement dans l’ordre des priorités, comme s’il y avait une gradation dans l’accès à l’art et la culture en général. Alors, que faire, comme dirait l’autre qui, ne sachant que faire, a fait n’importe quoi ? De tout temps et dans de nombreuses contrées, le constat est le même : lorsque la culture est confiée aux idéologues ou aux technocrates, ce qui revient au même (car souvent les premiers veulent orienter pendant que les seconds cherchent à segmenter ou compartimenter), lorsque donc la culture est entre les mains de ces gens-là, elle est confondue avec l’instruction ou le savoir utilitaire. Voilà pourquoi l’on s’interroge souvent sur le rôle et l’utilité du ministère de la culture, précédemment désigné comme celui des affaires culturelles. La belle affaire ! Avec un budget qui, déjà, relève des œuvres caritatives, on se contente de payer les fonctionnaires et le peu qui reste est saupoudré sur des activités artistiques aussi chétives que rares. A preuve, la dernière enveloppe ou rallonge allouée au «développement des activités culturelles, livres, théâtre, musique, etc., pour l’année en cours». Annoncée triomphalement, il s’agit en fait de dix millions de dirhams. Sachant qu’une série télé revient, et obtient, à peu près cette somme et qu’un long métrage de cinéma bénéficie d’environ la moitié. On ne prétend pas ici que ces sommes sont exagérées, ni que ces secteurs de la culture ne méritent pas de telles aides. Mais avouons qu’il y a un véritable malentendu politique, économique et culturel sur l’importance et la nécessité de l’action en matière d’art et de culture en général.

Ceux qui se préoccupent et suivent les choses de la culture depuis des décennies se demandent si les responsables politiques sont conscients de la contribution de la création artistique au développement économique et à la consolidation de la démocratie. A voir ce que l’on fait pour, ou le peu de cas qu’on en fait, on ne peut qu’avoir des doutes. Lorsqu’on sait aussi que sous nos yeux se déroule une véritable révolution technologique avec le numérique dont la création culturelle est le centre ; lorsqu’on pense   que cette révolution est en train de bouleverser le comportement, le contenu, la diffusion et l’accès à la culture et au savoir, on mesure le gap vertigineux, la fracture numérique et le retard que nous prenons dans ce domaine. Certes, comparaison n’est pas raison, mais de même et toute proportion gardée, on sait que si des pays développés consacrent des budgets conséquents à la création culturelle dans toutes ses expressions, ce n’est pas pour faire dans le luxe et le clinquant, mais pour accompagner le processus de développement économique et social ainsi que pour consolider la démocratie et l’épanouissement du citoyen. En clair, la démocratie est un tout où s’intègrent et s’articulent l’économique, le social et le culturel.
On ne peut pas prendre dans la démocratie uniquement son aspect technique et arithmétique ou son slogan réducteur, un homme, une voix. La qualité des voix compte autant que leur nombre. C’est même de tout cela que dépendent la qualité, l’efficacité et la pérennité d’une démocratie.