Croissance, développement humain, bonne gouvernance : le triangle magique ?

L’emploi et le développement humain résultent-ils de la croissance économique ? Ou, sont-ils, au contraire, des variables motrices du processus ? Le niveau du capital humain améliore la qualité de la croissance et vice versa. Mais la transformation des retombées de la croissance en amélioration
du développement humain dépend aussi de l’existence de contextes sociaux moins inégalitaires.

Les débats relatifs au redéploiement des stratégies et des politiques de développement se sont focalisés, depuis la seconde moitié des années 1990 sur le développement humain, la croissance économique et la gouvernance démocratique, considérés comme le triangle magique pour la réalisation d’un développement national global, intégré et capable de s’insérer dans les rouages de l’économie mondiale.
Si les déficits structurels concomitants dans ces trois domaines sont unanimement invoqués comme facteurs de blocage des processus de développement dans la majorité des pays en développement, des divergences fondamentales persistent quant à l’importance respective accordée à ces trois composantes, à leur hiérarchisation et à la nature de leurs articulations au sein des dynamiques du développement.
A l’opposé des approches d’inspiration libérale et néo-libérale qui soumettent les articulations de ces composantes à des liaisons automatiques et mécaniques et à la suprématie des lois du marché, les nouvelles approches du développement, hostiles à la pensée unique des défenseurs du «consensus de Washington», considèrent que le couplage et le redéploiement des composantes de ce triangle, au demeurant conflictuelles, contradictoires et souvent même antagonistes, n’ont jamais relevé d’un quelconque déterminisme ou de liaisons mécaniques, et ont exigé a contrario des démarches hétérodoxes et non dogmatiques, un interventionnisme étatique éclairé et des actions stratégiques volontaristes adaptées aux spécificités des trajectoires nationales de développement.
Considérés pendant longtemps comme variables exogènes et simples conséquences de la croissance économique par les théories libérales et néo-libérales, le développement humain et l’emploi seront progressivement appréhendés comme variables motrices du développement et déterminants majeurs de l’efficacité économique, de la cohésion sociale et de la stabilité politique par les nouvelles approches du développement.

La croissance doit constituer un moyen mis au service du développement humain en tant que finalité
Pendant longtemps, en effet, les théories libérales et néo-libérales dominantes considéraient que les progrès du développement économique devaient se traduire automatiquement par une progression du développement social, selon une assertion qui appréhendait l’emploi et les besoins essentiels en tant que variables résultant de la croissance économique et qui assimilait ainsi la croissance au développement et confondait la recherche du bien-être individuel et du bien-être collectif.
Ces assertions ayant été infirmées dans les faits par les crises qui ont secoué le système de l’économie mondiale durant les années 1970 et 1980, et par les enseignements tirés des expériences nationales concrètes qui ont démontré l’absence d’automaticité et de liens mécaniques, l’emploi et les besoins essentiels, en particulier, et le développement humain, en général, seront désormais et de plus en plus considérés en tant que variables motrices et finalités qui unissent les fins du développement, sous l’influence des nouvelles approches du développement visant à contrer l’offensive idéologique néolibérale à l’échelle mondiale avec ses ravages sociaux et le creusement des écarts entre les pauvres et les riches, les pays développés et les pays en développement.
Afin de contenir les répercussions sociales négatives des programmes d’ajustement structurel mis en place dans les années 1980 dans le cadre de la poursuite de politiques d’inspiration néo-libérale, la Banque Mondiale et le FMI ont engagé des actions stratégiques concertées focalisées sur l’élaboration de stratégies modulaires de développement social et de politiques de lutte contre la pauvreté, selon une géométrie variable combinant conditionnalité sociale et actions de développement humain, en fonction de l’autonomie nationale de décision, des capacités d’absorption des pays et de leur leadership national.

Les nouvelles stratégies et politiques de développement considèrent que la création d’emplois, l’amélioration des niveaux de vie des personnes et l’accélération du développement humain ne peuvent être laissées au libre jeu des mécanismes du marché et aux effets supposés automatiques des politiques de croissance. La myopie des marchés et l’absence d’automaticité des effets de la croissance ont démontré que si cette dernière est nécessaire à long terme, elle doit constituer un moyen mis au service du développement humain en tant que finalité, et dont la réalisation exige un système de gouvernance démocratique, des politiques consensuelles et des stratégies de régulation sociale offensive.
Si la croissance économique est nécessaire, elle est insuffisante à elle seule pour déboucher sur la réduction de la pauvreté et, a fortiori, sur l’accélération du développement humain. A cet égard, autant les bases sectorielles et les ressorts territoriaux de cette croissance comptent énormément, autant sa nature, ses rythmes, son contenu et sa qualité jouent un rôle décisif en matière d’amélioration des niveaux de vie des populations, de lutte contre la pauvreté et les inégalités et d’accélération du développement humain.
Plus concrètement, les trajectoires nationales des pays qui ont pu accélérer leur développement humain en liaison avec leur développement économique et politique, se sont fondamentalement inscrites dans le cadre d’approches globales et intégrées du développement et de stratégies volontaristes de régulation sociale offensive, confortées par un système de gouvernance efficient avec un Etat souvent autoritaire mais stratège, régulateur et garant de la cohésion sociale, du fonctionnement des mécanismes du marché et des institutions de la gouvernance, dans le cadre de pactes nationaux, de partenariats stratégiques et de consensus politiques.

Dans l’ensemble, le renforcement des performances de l’économie privée et l’amélioration de l’efficacité sociale de l’économie publique, dans le cadre de partenariats stratégiques publics/privés, parallèlement à des actions volontaristes en matière de développement humain et de développement social et territorial, accompagnés par des politiques de redistribution et de lutte contre les inégalités, tout en veillant sur la stabilité du cadre macro-économique, la maîtrise de la libéralisation et de l’ouverture compétitive au marché mondial et la garantie de la cohésion sociale et de l’efficience de la gouvernance, tels sont les principaux déterminants des stratégies et des politiques de développement menées par des Etats souvent autoritaires mais stratèges, qui ont réussi à concilier les objectifs d’efficacité économique, de solidarité sociale et d’accélération du développement humain.
Dans ce cadre, il faut souligner que si la promotion d’une croissance pro-pauvres est de nature à améliorer les conditions sociales des pauvres à court terme, l’accélération du développement humain global et l’élévation générale des niveaux de vie à moyen et long termes ne peuvent être laissées durablement à la discrétion des lois du marché. Elles nécessitent certes une croissance forte et régulière, mais exigent surtout un volontarisme politique sans faille, une réorientation des stratégies et des politiques de développement au profit du plus grand nombre, des mécanismes efficaces de régulation sociale et spatiale et des actions structurelles en matière de garantie de l’égalité des chances d’accès au développement.
Des taux élevés de croissance économique et des niveaux élevés de développement humain sont des objectifs qui se conditionnent mutuellement à moyen et long terme, car le niveau du capital humain améliore la qualité de la croissance et vice versa. Mais l’efficacité de la transformation des retombées de la croissance en amélioration du développement humain dépend, en outre, de la vigueur de la croissance, de la répartition des richesses, du capital et des fruits de la croissance, de l’existence de contextes sociaux moins inégalitaires et d’un environnement économique favorable à l’initiative privée et au partenariat public/privé.

C’est pour cette raison que les problématiques du développement humain et de la réduction des inégalités doivent non seulement être encastrées au cœur des stratégies de la régulation sociale offensive et au sein des dynamiques d’ensemble de la croissance et du développement, mais également étroitement liées à la gouvernance démocratique et à l’instauration d’un Etat-Nation moderne et démocratique.
Pour le Maroc, comme pour la majorité des pays en développement, trois paradigmes seront au cœur, soit des dynamiques progressives d’un triangle magique du développement, soit des dynamiques régressives de cercles vicieux du sous-développement, dans le futur : le paradigme de la gouvernance démocratique, le paradigme du développement social durable et le paradigme de l’intégration économique interne et externe.