Covid-19 : Enseignements d’une crise et opportunités pour les pays émergents (1ère partie)

• La perspective de «déconfinement» est scrutée avec soulagement mais aussi avec anxiété et angoisse. La reprise de l’activité économique sera longue, douloureuse et coûteuse et ne permettra certainement pas de renouer avec la croissance, du moins à court terme. Seul l’environnement semble avoir bénéficié de l’arrêt de l’activité économique ainsi que du confinement de la moitié de la population mondiale.

Hamid Chabar Ambassadeur du Maroc en Mauritanie
Hamid Chabar
Ambassadeur du Maroc en Mauritanie

 

Nul ne conteste, aujourd’hui, que nous vivons une crise inédite dans l’histoire de l’humanité. Impuissant, le monde assiste, presque résigné, à son propre dérèglement. Un spectacle quasi apocalyptique semble, désormais, se généraliser sous les yeux médusés des citoyens désarmés que nous sommes tous devenus: Arrêt sans précédent de l’activité économique, avions cloués au sol, aéroports hors service, trains immobilisés, trafic maritime revu à la baisse; usines, commerces, lieux de cultes et écoles fermés ; loisirs suspendus; des dizaines de millions d’actifs mis au chômage forcé ;…
En un mot, une crise, inimaginable, il y a peu, s’installe, prend de l’ampleur et plonge l’humanité dans un chaos, dont personne ne se hasarde, encore, à en prévoir, avec certitude, l’issue.
Depuis la déclaration, par l’Organisation mondiale de la santé du Covid-19 comme étant une pandémie, plus de la moitié de la population mondiale est, aujourd’hui, soumise à un confinement plus au moins total. La priorité semble, désormais, être donnée à la survie de l’espèce humaine, ce qui est sans précédent dans l’histoire de l’humanité. On déplore, aujourd’hui, des dizaines de milliers de personnes décédées et plus de 4 millions de personnes contaminées, de par le monde. Ces chiffres pourraient, malheureusement, être appelés à augmenter au fur et à mesure que la pandémie se propage et gagne des régions, jusque-là, épargnées, que sont l’Afrique et, relativement, l’Amérique latine.
L’improvisation, la panique et, dans certains cas, une appréciation tardive de la nature ravageuse de la pandémie ont mis en évidence la triple incapacité de la plupart des Etats et de la communauté internationale à juguler ce fléau: Incapacité à prévoir la pandémie et à anticiper son évolution, incapacité à y faire face et, enfin, incapacité à protéger les citoyens (attribut régalien de l’Etat) et à rassurer les opinions publiques. Le réveil fut brutal et la plupart des Etats, mis, à la fois, devant le fait accompli et l’obligation morale et juridique d’assurer une protection à leurs populations, semble avoir fait le choix, du reste salutaire, de sacrifier l’économie pour épargner les vies humaines.
Le Coronavirus ou Covid-19 restera, de ce fait, dans les annales des pandémies, qui ont endeuillé l’histoire de l’humanité, comme étant, indiscutablement, le plus dévastateur , au regard de l’ampleur du chaos qu’il a installé.
En effet, la singularité de la pandémie actuelle découle essentiellement du confinement massif auquel elle a donné lieu et dont les conséquences sont encore incalculables tant sur les plans humain, social et politique que sur le plan économique.

1. Impact économique : Récession et horizons incertains.

Si ce que le FMI a appelé le «Grand Confinement» a permis de sauver des vies, il n’en demeure pas moins que ses conséquences économiques sont sans précédent. Le confinement a impacté gravement l’économie mondiale globalisée, à travers notamment l’arrêt substantiel de l’activité économique et le recul significatif des échanges internationaux. La fermeture, de par le monde, de centaines de milliers d’usines et d’entreprises s’est traduite par une perte de plusieurs millions d’emplois. A quatre semaines à peine du début de la pandémie, des dizaines de millions d’actifs ont été mis au chômage. L’Organisation internationale de travail, dans un rapport récent, indique que les mesures de confinement total ou partiel pourraient toucher, à terme, environ 81% de la population active mondiale d’actifs. C’est du jamais vu. Ce tableau s’alourdit et aggrave les conséquences sociales de cette crise, si l’on souligne que plusieurs centaines de millions de personnes travaillent dans l’économie informelle. Cette catégorie de travailleurs, qui ne bénéficie, dans l’écrasante majorité des cas, d’aucun système de protection sociale, sera, incontestablement, la plus affectée par cette dramatique pandémie, en raison du caractère obligatoire du confinement. Personne ne peut prévoir si les filets sociaux, déjà mis à mal par les politiques ultralibérales, permettront aux Etats de prendre en charge ces masses, qui se sont trouvées brutalement privées de revenus. Il va sans dire qu’aucun pays ne peut supporter, à terme, le coût social d’une telle situation, surtout si l’arrêt de l’activité économique est appelé à se prolonger encore de quelques semaines.
Parallèlement, et sur le plan financier, les prémices d’un krach boursier se précisent de jour en jour, en raison, cette fois-ci, d’un dérèglement de l’économie réelle et non spéculative comme ce fut le cas en 2008. En effet, les mesures de confinement et de fermeture des frontières ont engendré une paralysie du trafic aérien et, dans une moindre mesure, celle du trafic maritime. S’en est suivi, par un effet d’entraînement, un arrêt sans précédent de l’activité économique et une baisse substantielle des échanges commerciaux. Tout ceci a impacté négativement l’appareil productif des biens et services, qui est pratiquement à l’arrêt.
A leur tour, les prix du pétrole ont chuté à un niveau jamais atteint auparavant. Une récession, sans précédent, s’annonce en raison aussi bien d’une baisse de la demande que d’une contraction de l’offre. Elle pourrait enregistrer des taux négatifs, jamais atteints, du moins depuis la Première Guerre mondiale. Ainsi, selon le FMI, le «Grand confinement» aura de graves conséquences qui n’épargneront aucun continent et provoqueront une récession «historique» sans précédent. L’économie mondiale connaîtra, dans une hypothèse optimiste, tablant sur une diminution de la pandémie au cours du second semestre 2020, une contraction du PIB mondial du 3% en 2020, contraction moins marquée que celle des États-Unis (-5,9%) et de la zone euro (-7,5%). Seule la Chine pourrait garder, toujours selon le FMI, une croissance positive de 1,2 %.
De même, les programmes de soutien à l’économie (banques et entreprises) et les aides directes aux populations, ayant perdu leurs sources de revenus, entraîneront, inévitablement, une envolée de l’endettement public, qui atteindra des niveaux inégalés. Dans les pays en développement, dépendant de l’exportation des matières premières, le coup d’arrêt de l’économie mondiale aura, sans conteste, des effets dévastateurs sur les équilibres socioéconomiques déjà fragiles de ces pays et, partant, sur leur sécurité et leur stabilité politique.
Il va de soi que plus le confinement perdure, plus le coût social devient exorbitant. Une telle situation ne manquera pas de placer les pouvoirs publics, dans la plupart des pays, devant un dilemme cornélien : Déconfiner pour sauver l’économie et soulager le coût social résultant de la gestion de cette pandémie ou continuer à faire observer le confinement pour sauver les vies humaines.
Les Etats sont confrontés, de ce fait, à une situation inédite ; quand bien même le souhaiteraient-ils, ils ne pourraient être en mesure de continuer à supporter le coût et les dégâts sociaux de l’arrêt, même partiel, de l’activité économique.
C’est pourquoi la perspective de «déconfinement» est scrutée avec soulagement mais aussi avec anxiété et angoisse. La reprise de l’activité économique sera longue, douloureuse et coûteuse et ne permettra certainement pas de renouer avec la croissance, du moins à court terme.
Seul l’environnement semble avoir bénéficié de l’arrêt de l’activité économique ainsi que du confinement de la moitié de la population mondiale. En effet, cette pandémie s’est accompagnée par une prise de conscience globale de la fragilité de l’existence de l’être humain. Elle poussera, inévitablement, les sensés, parmi nous, à une réflexion sur la capacité de l’Homme à se concentrer sur l’essentiel et à procéder à un examen de conscience, sur fond d’une reconsidération des priorités, y compris la finalité de l’activité humaine.

2. Impact politique : Réhabilitation de l’Etat et quête de résilience nationale

Personne ne conteste le fait que cette crise a réconcilié l’Etat avec ses citoyens. Il a été constaté, un peu partout, une tendance à la consolidation du consensus national. Les forces de l’opposition et la société civile ont été amenées, devant l’élan général de mobilisation et de solidarité, à se ranger derrière leurs gouvernements pour pouvoir surmonter la crise. L’instinct de survie, le sentiment d’insécurité, la peur et le besoin de protection, semblent avoir bousculé l’ordre des priorités. L’exigence d’efficacité et de performance, désormais clamée par les citoyens, semble se substituer à une autre exigence, celle de la légitimité démocratique, reléguée au second plan. L’on assiste, par conséquent, à une véritable réhabilitation de l’Etat national, en ce sens que ce dernier s’est trouvé seul et ne pouvait compter que sur ses propres ressources pour faire face à la pandémie. Cette dernière a, en effet, provoqué une forte «demande de l’intervention de l’Etat», que ce soit pour les soins de santé et la prise en charge des malades, l’organisation de l’approvisionnement du marché en produits de première nécessité ou encore pour la stricte observation du confinement des populations et l’assistance aux plus démunis.
Cette réhabilitation de l’Etat pourrait, d’ores et déjà, se prévaloir d’une forte tendance, au sein de l’opinion, appelant à l’isolationnisme, au repli sur soi, au retour à l’économie autarcique et à la souveraineté économique. En un mot, la reconquête de « l’autonomie stratégique » semble devenir un impératif autour duquel se dégage un consensus national, partout dans le monde. L’on assiste, également, à un retour des valeurs de solidarité au détriment de l’individualisme célébré par la philosophie néolibérale. Comme signalé ci-dessus, ce retour en force de l’Etat, quand bien même réducteur, voire privatif, dans certains cas, des libertés individuelles et collectives, se trouve, paradoxalement, soutenu par les populations en quête de survie et de protection.
Au niveau des politiques publiques, il y a lieu de noter qu’on assiste à un sursaut civique appelant les politiques à mettre l’accent sur les questions ayant trait à la santé publique, à l’enseignement et la recherche scientifique, à la valorisation des spécificités nationales, au renforcement de la résilience nationale et à une meilleure répartition des richesses en faveur des classes sociales défavorisées.
Un questionnement radical de certains choix se posera, sans doute, et avec acuité, dès la fin de la crise. Cette situation impliquera, immanquablement, une reconsidération des priorités des politiques publiques et, partant, des modèles de développement ayant prévalu depuis la fin de la deuxième guerre.

3. Impact social : Vulnérabilité individuelle et collective…

Sur le plan social, et bien que le confinement ait montré son efficacité à limiter la propagation du virus, il n’en demeure pas moins que sa généralisation et sa persistance constituent un brutal rappel à l’ordre, quant à la fragilité de nos libertés individuelles et collectives et à la viabilité de notre mode de vie.
Sur le plan strictement psychologique et humain, le confinement offre, distanciation sociale oblige, l’opportunité d’une introspection sur soi. L’être humain est, subitement, mis devant l’épreuve d’une prise de conscience de sa vulnérabilité en tant qu’individu et en tant que membre d’un groupe ou d’une communauté. Il est amené, de ce fait, à reconsidérer la nature de ses priorités et de ses relations avec son environnement. Le confinement, impliquant une autre forme de socialisation, testera, immanquablement, la disposition de l’Homme à se délester de son égoïsme et de son individualisme pour pouvoir œuvrer à l’avènement d’une société reconfigurée autour de valeurs que pourraient être la solidarité, le partage, la tolérance et l’humilité. Cette situation singulière laissera, inévitablement, des séquelles. Le confinement massif s’est révélé être difficile à observer, au regard des effets délétères qu’il ne cessera d’engendrer tant qu’il perdure (violences dans les ménages, violence faite aux femmes et aux enfants, difficultés à coexister dans le même espace). La promiscuité, la perte de revenus, l’arrêt de scolarité des enfants, le chômage et l’absence de loisirs demeurent les ingrédients d’une détresse psychosociale dont on n’a pas, encore, mesuré toute l’étendue et toutes les conséquences.
Sur un autre plan, la persistance du confinement va se traduire, immanquablement, par la mobilisation de moyens budgétaires conséquents, destinés à subvenir aux besoins des catégories sociales en situation de précarité. Une telle situation n’est pas sans mettre les Etats en difficulté, en raison de leur incapacité structurelle à pouvoir continuer à secourir ces catégories de population. La raison en est que la paralysie de l’activité économique affecte directement les ressources de l’Etat, notamment en termes de recettes fiscales. Le mécontentement résultant d’une telle situation de tarissement de filets sociaux pourrait, dans certains cas, générer de tensions sociales et politiques et, par conséquent, installer un climat d’insécurité et d’instabilité.

Hamid Chabar
Ambassadeur du Maroc en Mauritanie