Course à  l’éthique contre course à  la réussite

Que faire pour retenir l’enfant du paysan sur le labour de son père ? Pour retrouver le chemin de l’intégrité, renouer avec le goût du travail ? On hésite à utiliser le mot, mais il n’en est pas d’autre : «moralisation».

«Ilétait une fois un orphelin qui appelait à l’aide. Les gens de la kbila ont accouru et l’ont entouré.
– Qu’as-tu, lui ont-ils demandé ?
– J’ai faim, a-t-il répondu.
Ils lui ont apporté du blé. Mais cela n’a pas suffi à l’apaiser. Il a demandé qu’on aille le lui moudre. Ils le lui ont moulu. Alors il leur a dit : “Aajnouh oua khabzouh liya”. Ils ont pétri le pain, l’ont fait cuire et le lui ont donné. Mais ce n’était toujours pas assez. Il fallait encore le lui mettre à la bouche, il fallait encore le lui mâcher…». Cette histoire, le grand-père de Malghoul aimait à la raconter à son petit-fils. A son tour, Malghoul, fellah de son état, y recourt pour illustrer son propos sur les jeunes d’aujourd’hui.

Nous sommes à Dougana, une localité située à une cinquantaine de kilomètres de Marrakech, sur la route de Ouarzazate. Malghoul habite un des douars du coin, Tahassanat. La ville, il la connaît pour s’y rendre régulièrement mais l’essentiel de sa vie s’écoule là, sur le flanc de ces collines où l’herbe, en ce printemps flamboyant, verdoie à perte de vue. Né en 1950, Malghoul n’a pas fait d’études, hormis un passage par le msid. Il n’en suit pas moins avec attention ce qui se passe de par le monde et porte un regard acéré sur la manière dont le Maroc change et se transforme.
Plus que du Maroc en tant que tel, c’est de la mentalité actuelle des Marocains que Malghoul se désole. Il regarde avec affliction les jeunes qui l’entourent, qu’ils soient restés à la campagne ou qu’ils se soient envolés vers la ville. Pour Malghoul, l’école ou, plus précisément l’Education nationale, a produit des catastrophes. «Elle nous conduit dans le ravin», n’hésite-t-il pas à affirmer. Il constate que ces jeunes, tout instruits qu’ils soient, ne travaillent pas. Plus grave, même quand ils le peuvent, ils ne veulent pas travailler parce qu’ils ne veulent pas de n’importe quel travail. Plutôt que de faire avec ce qu’ils ont, ils se laissent aller à la dérive. «Celui qui a étudié ne nous est d’aucune utilité ici, relève-t-il avec amertume. Il n’a pas les moyens “d’acheter” une place. Quand bien même il devient fonctionnaire, il part en ville. Il ne sert pas la campagne. Or, si on abandonne la campagne, nous, les Marocains, on est foutu».

Pour Malghoul, le grand drame du Maroc, c’est celui-là, cette campagne qu’on laisse mourir à petit feu. Lui-même n’a pas échappé à la malédiction qui frappe le monde rural, ses enfants sont partis, le laissant seul avec el mouima. D’où sa rancœur contre cette Education nationale qui a détaché les oiseaux du nid sans pour autant avoir fortifié leurs ailes. Entre hier et aujourd’hui, des changements sont certes intervenus. Mais pour Malghoul, ils ont un goût amer, quand ils ne tiennent pas de la régression pure et simple. «Avant, kan el khir moujoud. Le bois, le foin, l’huile, les légumes, tout était disponible. Aujourd’hui, tu dois tout acheter. Sur ce plan, il n’y a plus de différence avec la ville. Les dépenses ont augmenté mais pas les infrastructures. Les mentalités ont changé mais pas le niveau de vie».

Des droits de l’homme en général et des droits de la femme en particulier, c’est une tout autre lecture que l’on fait ici. Pour notre fellah, les filles à l’école, ce sont des femmes qui ne veulent plus travailler aux champs et qui passent leur temps devant la télévision à regarder les séries égyptiennes. La «liberté» signifie des jeunes qui ne respectent plus leurs aînés, qui ne les écoutent plus, qui n’ont que faire de leur savoir et de leur expérience. «Dès que tu leur parles, ils t’insultent. Ce n’est plus que des lah yanaal din rabbak, maintenant. Où va-t-on ?». Au-delà de la tonalité «réactionnaire» du discours s’exprime le désarroi d’une société traditionnelle frappée de déstructuration. Un monde meurt sans que de ses ruines un autre, meilleur, ne semble éclore.

Du fin fond de sa colline, Malghoul, avec les mots du réel, met le doigt sur ce qui fait mal, à savoir une modernité qui patine. L’accès au savoir, censé émanciper l’individu, n’a eu pour conséquence que de l’enferrer dans des frustrations grandissantes. On a développé les connaissances mais on a délaissé le socle sur lequel elles doivent reposer, celui des valeurs et des principes. Du coup, alors que l’on croit avancer, tout se délite car l’essentiel n’a pas été acquis quand il ne s’est pas perdu en chemin. Et l’on revient à la métaphore du grand-père de Malghoul et de ce qu’elle illustre comme état d’esprit. Malghoul nous parle de ce jeune qui ne veut plus travailler, de cet homme qui, pour faire face à ses besoins grandissants, n’hésite pas à voler et à corrompre, de cette terre qui se vide de sa sève et l’on ne peut qu’acquiescer. Mais que faire ? Que faire pour retenir l’enfant du paysan sur le labour de son père ? Que faire pour retrouver le chemin de l’intégrité et renouer avec le goût du travail ? On hésite à utiliser le mot, mais il n’en est pas d’autre : moralisation. Par l’Etat d’abord, par les individus ensuite. Le concept est à comprendre non dans le sens de «morale» mais d’éthique. Contre la course à la réussite, encourager la course à l’éthique. Cela veut dire sens du devoir, sens du travail, sens de la justice, sens de l’honneur… Ces sens retrouvés, c’est le goût de la vie qui revient. Là-bas, dans les verts pâturages comme ici, sur l’asphalte brûlant.