Corps découvert n’est pas corps à  vendre

S’il est des jeunes filles qui s’adonnent au plus vieux métier du monde, cela est sans rapport avec les libertés nouvelles acquises par les femmes. La réclusion féminine n’a jamais empêché la misère sexuelle de proliférer. Même du temps où les femmes étaient barricadées derrière les murs, le commerce des corps prospérait.

Dans son pantalon blanc moulant, la jeune fille a une silhouette à damner un saint. Ses deux copines sont moins affriolantes mais autant dans le ton du jour. Le body de couleur acide s’arrête au niveau du nombril, les cheveux sont coiffés à la rebelle et il y a juste ce qu’il faut d’accessoires pour donner la touche finale à la mise. Ces jeunes filles ressemblent à n’importe lesquelles des ados branchées marocaines, fans de la star Ac et de ses pensionnaires. Serait-on aux environs du Lycée Lyautey, on les croirait échappées de ses cours. Mais voilà, nous ne sommes pas boulevard Ziraoui mais sur El Massira Al Khadra. Le cerveau a enregistré qu’au moment où on les croisait, nos trois jeunes filles adressaient un dernier salut à une voiture qui démarrait. Jusque-là, pas grand- chose à dire. Mais l’oreille s’est faite indiscrète. La distance s’étant réduite, elle a chopé des bribes des paroles échangées. La vulgarité des mots employés ne laisse pas de place à l’erreur. Le registre, là, est autre, complètement autre.
Les signes se brouillent. Ils se brouillent et nous embrouillent avec eux au point de ne plus savoir qui est qui et qui est quoi. Les frontières s’érodent, faisant se joindre et se confondre des réalités au contenu diamétralement différent. On se perd dans les interprétations des attitudes et, plus grave encore, dans celles des valeurs. Dans l’exemple ici donné, c’est la notion de liberté qui se trouve malmenée, offrant à ses adversaires des arguments de choix pour la clouer au pilori. Deux lectures s’entrechoquent en la matière. La première, celle d’une liberté qui renvoie à une libération du corps à travers laquelle s’exprime une libération de l’être. La seconde, d’une liberté synonyme de débauche. Ces jeunes filles se meuvent dans l’espace public avec une aisance révélatrice d’une affirmation nouvelle de soi. Elles appartiennent à une génération de femmes qui, de plus en plus, investit un territoire, jusqu’à une période récente, chasse gardée de la gente masculine. Et cela va plus loin encore ; au-delà de l’espace extérieur, c’est au niveau de sa propre enveloppe corporelle qu’à la différence de celle de leurs mères, cette génération-là s’autorise progressivement le droit d’avoir des droits. Ce corps féminin sur lequel les interdits se sont accumulés, faisant de lui le siège de l’honneur du groupe, elle s’éveille à la perception qu’il est d’abord sien. Aussi est-ce avec une jouissance toute particulière qu’elle s’effeuille, offrant au regard ce qui, jusque-là, devait s’y dérober. Au moment où une idéologie rétrograde redonne une nouvelle légitimité au voile, hier arraché et jeté aux orties, on ne peut qu’apprécier la subversion de ces épaules nues et de ces nombrils à l’air, malgré les piercings et autres artifices de circonstance.
Le regard des jeunes filles en fleurs d’aujourd’hui ne rase plus le sol. Il se lève et se place à hauteur de celui qu’il croise. Certains diront qu’il se fait effronté. Cela serait, tant mieux ! Après tant de siècles d’yeux baissés, un peu d’effronterie est la bienvenue. Cependant, regard effronté ne signifie pas femme à prendre. Corps découvert n’induit pas corps à vendre. Mais voilà, des jeunes personnes comme celles croisées sur le boulevard Massira el Khadra contribuent à nourrir la confusion. Comment distinguer entre ce qui est affirmation de soi et mise en vente de soi ? Les signes, en revêtant des apparences semblables, se font trompeurs. On a beau jeu ensuite d’en conclure que l’un est l’autre, que l’un, inéluctablement, entraîne l’autre. Or, l’un n’est pas l’autre. Il se pose, bien au contraire, comme sa négation.
Des signifiants en apparence identiques renvoyant à des signifiés différents, on en rencontre sur de multiples autres registres. D’où le sentiment de perte de repères, d’effritement des valeurs, de monde dénué de sens. A l’image des frontières entre les Etats, bien des cloisonnements sont remis en question et les paradoxes abondent. Mais il serait faux d’en déduire que «tout perd son sens». Le sens est là, il se décline juste autrement. Quant à nos jeunes filles, s’il en est parmi elles qui s’adonnent au plus vieux métier du monde, cela est sans rapport avec les libertés nouvelles acquises par les femmes. La réclusion féminine n’a jamais empêché la misère sexuelle de proliférer. Même du temps où les femmes étaient barricadées derrière les murs, le commerce des corps prospérait. Il se tenait juste différemment