Coranique Ipad

Face à  l’avènement de tablettes de toutes les tailles, le livre est donné, à  tort, pour mort. Sans être un geek halluciné, on peut entretenir avec ce déferlement numérique des relations de bon voisinage. il existe des lecteurs, et j’en fais partie, qui ne voient dans la tablette de l’IPad par exemple qu’un avatar de la tablette coranique sur laquelle nous avons transcrit des bribes de Coran, dès l’aube et à  jeun.

«Lire c’est aller à la rencontre d’une chose qui va exister», écrit Italo Calvino dans son beau roman au titre si évocateur : «Si par une nuit d’hiver un voyageur». Si l’on demandait aux membres de la communauté des lecteurs par quel lecture ont -ils commencé et si un livre a changé leur vie, il est probable que l’on aurait une réponse inattendue pour la première question et identique pour la seconde. Inattendue parce qu’un grand lecteur a souvent débuté par hasard et pioché dans des ouvrages d’une manière désordonnée et hasardeuse. Aujourd’hui, on ne forme pas un lecteur normal par une méthodologie rigoureuse ou selon une chronologie chère aux fervents défenseurs des humanités. On ne commence pas par lire Homère et puis Eschyle suivi de Virgile avant d’attaquer Dante, Cervantès ou Rabelais, puis Balzac et Flaubert, etc. Pas plus chez un lecteur en arabe, on ne se lance dans l’apprentissage du Coran, puis des hadith en même temps que la poésie antéislamique, avant de se confronter aux poèmes de Almoutanabbi et Almaârri, etc. C’était le cas dans l’ancien système d’accès à la connaissance dans les cursus des universités d’Alqarouiyne à Fès et Al Azhar au Caire jusqu’à la moitié du siècle dernier. Mais cela ne concernait que les étudiants incorporés et l’on ne pouvait pas parler alors du lecteur lambda ou de l’autodidacte glandeur. Tout érudit était un autodidacte et l’inverse était  souvent vrai. Le savoir était rare, les connaissances peu dispensées et inaccessibles, parce que le livre, qui est leur vecteur et leur garant, l’était tout autant. Quant à la réponse à la question de savoir si un livre peut changer une vie, elle est identique parce qu’on ne naît pas lecteur, on le devient. C’est donc une naissance à quelque chose de nouveau ou à quelque chose qui va se mettre à exister comme le dit Calvino. «Il suffit d’un seule personne, selon le romancier français Dominique Fernandez, dont la vie a été changée par un livre, pour que cela justifie l’existence de ce livre».

Aujourd’hui, lire est un acte de déchiffrage de signes et de décodage de symboles qui scintillent, vacillent et s’effacent au gré d’un extraordinaire jeu d’algorithmes des moteurs de recherche. Et face à l’avènement de tablettes de toutes les tailles, le livre est donné, à tort, pour mort. Sans être un geek halluciné, on peut entretenir avec ce déferlement numérique des relations de bon voisinage. Comme les générations de la technologie numérique traversent rapidement celles démographiques des humains, parmi ces derniers, il existe des lecteurs, et j’en fais partie, qui ne voient dans la tablette de l’IPad par exemple qu’un avatar de la tablette coranique sur laquelle nous avons transcrit des bribes de Coran, dès l’aube et à jeun. On calligraphiait et on effaçait (c’est le même geste digital) après avoir mémorisé et récité les versets sous le regard endormi d’un f’qih acariâtre. Moins mystique aujourd’hui est l’usage de ces tablettes au confort de lecture certain, mais qui jamais ne pourront se substituer aux livres en papier.

Mais il est entendu que nous vivons un basculement entre l’ère Gutenberg à celle du numérique avec les questionnements sur le devenir et le sens de la lecture et du savoir. Cet entre-deux révèle un malaise culturel  et des carences éditoriales pour les pays qui seront, à coup sûr, les victimes de la fracture numérique avant même d’avoir connu les fastes de l’édition sur papier. Lorsque Google annonce qu’il a déjà numérisé plus de 15 millions de livres provenant de 35 000 éditeurs et 40 bibliothèques en 400 langues dans une centaine de pays, on n’ose demander quelle est notre quote-part dans tout cela.

Restons dans les bibliothèques et l’innovation pour évoquer en souriant l’étrange trouvaille d’une association anglaise, Human Library, qui a créé des livres vivants. En effet, une bibliothèque d’un genre nouveau est née où l’on peut emprunter, pendant 45 minutes, non pas un ouvrage mais un individu. Selon le thème ou le sujet de votre convenance, des personnes : immigrés, Musulmans, gays ou obèses  vous racontent leur vie, leur itinéraire ou leurs déboires. L’objectif de cette initiative est dans la question que l’on vous pose avant tout emprunt : quel est votre préjugé. Si vous avez des idées préconçues sur l’immigration, l’obésité, l’Islam, etc., un vrai immigré, un musulman, un gay ou un obèse vous raconteront leur vécu au quotidien et leur galère et vous pouvez même entamer une discussion ouverte. De l’interactivité en live, en chair et en os, mais pour plus d’économies, on leur suggère de proposer -ça doit se trouver- un immigré musulman obèse qui soit en même temps gay.