Conviction et responsabilité

Passée en accéléré, la première saison de la série du printemps n’a pas plu. Le réel a rattrapé tout le monde, les slogans, les imprécations, les prières pour l’au-delà  et les promesses pour ici bas n’ont pas amélioré l’ordinaire. On n’a pas rasé gratis, oserions-nous écrire si la formule était appropriée s’agissant de gens qui mesurent le degré de piété, et donc de compétence, à  la longueur de la barbe.

«Rêver ensemble avec des rêves différents», avait souhaité le psychosociologue français Jacques Salomé. C’est aujourd’hui le rêve de bien des démocrates arabes étourdis par le tumulte de ce qu’on a appelé, pour faire beau, «printemps arabe». Une appellation qui a fait d’ailleurs florès, un peu partout à travers le monde, à chaque fois que les foules descendent dans la rue pour protester contre leurs gouvernants. C’est la preuve que les formules, comme les slogans des révoltes, n’ont qu’un temps. Mais maintenant que l’enthousiasme du printemps a cédé la place au temps du changement, nombre de démocrates qui n’ont ni dénoncé ni soutenu ces mouvements sont dubitatifs : les uns parce qu’ils ne s’y sentaient pas représentés, d’autres par prudence ou par défiance envers un élan de la jeunesse et ses réseaux sociaux auxquels ils ne sont pas connectés. D’autres encore sont échaudés ou dégoûtés par des révoltes inabouties et des trahisons inattendues remontant à un passé qu’ils cherchent à enterrer. Si maintenant ces «révolutions» sont sans héros et sans exercice d’admiration on pourrait, peut-être, chercher l’explication dans ce fossé générationnel qui s’est creusé entre ceux qui sont sortis les premiers dans la rue pour crier et protester et ceux qui les ont regardé faire. Au final, ce sont d’autres groupes, jeunes et moins jeunes, partageant les mêmes mots d’ordre, nourris de la même idéologie et des mêmes croyances, tapis dans l’ombre ou organisés depuis longtemps qui se sont emparé de la rue pour les uns et des urnes pour les autres. Ceux qui n’y croyaient pas, comme ceux qui attendaient que ça passe, en sont restés comme deux ronds de flan. C’est comme un jeu, sauf que tout le monde y perd, car comme disait Montherlant, «les révolutions font perdre beaucoup de temps».

Le temps, voilà le grand défi de ceux qui veulent gouverner en ce bas monde : gérer les affaires du pays, affronter les attentes des citoyens, répondre aux urgences des populations. Bref, affronter le principe de la réalité alors que l’on est tenu par celui de l’engagement, ou pour reprendre la formule de Max Weber, puisque c’est lui le premier à l’avoir analysée, résoudre l’équation de l’éthique de conviction et l’éthique de la responsabilité. C’est à ce dilemme que des intellectuels et des politiciens engagés se sont confrontés à travers l’histoire, avec les résultats que l’on connaît et qui ont fait tourner des révolutions populaires en mascarades, des héros adulés en potentats et des peuples enchantés en individus enchaînés.

Aujourd’hui, dans ce monde arabe post-printanier qui s’ébroue comme un oiseau blessé, on assiste à un retour en arrière -en Egypte et ailleurs- comme dans un film qu’on rembobine. Des populations demandent une autre histoire, un autre récit. Passée en accéléré, la première saison de la série du printemps n’a pas plu. Le réel a rattrapé tout le monde, les slogans, les imprécations, les prières pour l’au-delà et les promesses pour ici bas n’ont pas amélioré l’ordinaire. On n’a pas rasé gratis, oserions-nous écrire si la formule était appropriée s’agissant de gens qui mesurent le degré de piété, et donc de compétence, à la longueur de la barbe. Bien sûr, il n’y a pas que ces barbus hirsutes et vociférants qui portent ces mouvements. Et bien entendu, l’Islam dit politique porte en lui à la fois le principe de l’engagement et celui de la réalité qu’il s’évertue à réconcilier, mais jusqu’à quand ? C’est, du reste, ce qui a fait sa soudaine et relative réussite dans des contextes socio-économiques différents, incomparables et hors du monde arabe (l’Iran dans une certaine mesure et la Turquie et son «miracle économique», mais il en va des miracles en économie comme de l’anticyclone des Açores pour les météorologues. Il peut s’installer pour un certain temps, comme il peut se dissiper sans crier gare. D’ailleurs, on parlait bien, il y a quelques années, du miracle économique italien ou espagnol.) Mais il faut beaucoup de temps afin de juger d’une expérience humaine pour ceux qui veulent s’inscrire dans l’histoire. Pour les autres, ceux qui sont dans une autre dimension, il y a l’éternité et sa temporalité insensée.

Enfin, puisque nous avons évoqué la formule de Max Weber sur l’éthique de la conviction et celle de la responsabilité, citons la conclusion de la longue préface que Raymond Aron avait consacrée au livre du sociologue allemand , Le savant et le politique (Editions Plon et en poche collection 10/18) : «Les choix auxquels est effectivement condamné l’homme historique, parce que la science est limitée, l’avenir imprévisible et que les valeurs sont, à courte échéance, contradictoires, ne sont pas démontrables. Mais la nécessité de choix historiques n’implique pas que la pensée soit suspendue à des décisions essentiellement irrationnelles et que l’existence s’accomplisse dans une liberté qui refuserait de se soumettre même à la Vérité». Mais on se permet d’ajouter que le risque réside dans le comportement de ceux qui substituent leurs vérités à la Vérité, laquelle, tout en relevant de l’universel, demeure une question éminemment personnelle.